« Presque tout ce qui arrive et tout ce qui existe est sig­ni­fiant et peut dire quelque chose au spec­ta­teur de demain. C’est notre tra­vail de faire les pho­to­gra­phies, lais­sons au futur le soin de les re­gar­der », dé­cla­rait Be­re­nice Abbott en 1935. L’in­ven­tion du style do­cu­men­taire est in­dis­so­ciable de cette fic­tion d’un regard ré­tros­pec­tif. Celui-ci vient ré­pondre à un pro­blème de taille : si « presque tout est sig­ni­fiant », com­ment dé­ter­mi­ner ce qui l’est sin­gu­liè­re­ment ? Le do­cu­men­taire est un art du dis­cer­ne­ment. Dans « Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique », Diane Arbus a iden­ti­fié des oc­cur­rences pri­vi­lé­giées, ce qu’elle dé­nomme des « cé­ré­mo­nies », qui met­tent en jeu ce que « faire re­gar­der » veut dire. On pense au Bau­de­laire du Peintre de la vie mo­derne : la « tra­duc­tion lé­gen­daire de la vie ex­té­rieure ».
Pierre-Lin Renié est pho­to­graphe. Le texte d’Arbus qu’il com­mente ici a pour lui une valeur d’usage. C’est depuis celle-ci qu’il en pro­pose la lec­ture qui suit.

En 1962, la pho­to­graphe états-unienne Diane Arbus sol­li­cite une bourse de la fon­da­tion Gug­gen­heim pour fi­nan­cer un projet do­cu­men­taire in­ti­tulé « Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique ». Elle rédige à cette fin quelques notes d’une page à peine qui cris­tal­li­sent la teneur de son projet pho­to­gra­phique et, au-delà, de son étrange ma­nière de faire. L’aplomb de Diane Arbus pour por­trai­tu­rer les États-Unis est chose connue : il est per­cep­tible à même ses pho­to­gra­phies ; mais il est éga­le­ment tan­gible dans ce do­cu­ment, tout à la fois résolu et dé­sin­volte. Cette qua­lité sin­gu­lière nous a donné l’envie de de­man­der à Gau­thier Herr­mann de le tra­duire, et à Pierre-Lin Renié, qui nous a fait con­naître ce texte, d’en pro­po­ser un com­men­taire per­son­nel.

Pierre-Lin Renié

« Comme une grand-mère fait des con­fi­tures »
Ob­ser­va­tions à partir de la Note d’in­ten­tion pour un projet pho­to­gra­phique de Diane Arbus

C’est une simple feuille de papier de format stan­dard, dac­ty­lo­gra­phiée au recto seul. La pho­to­graphe Diane Arbus (1923–1971) com­pose ce court texte fin 1962, alors qu’elle est encore peu connue et qu’un tour­nant dé­ci­sif s’amorce dans sa pra­tique. Diane Arbus, « Note d’intention pour un projet photographique. Rites, us et coutumes d’Amérique », 1962.Diane Arbus, « Note d’in­ten­tion pour un projet pho­to­gra­phique. Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique », 1962.Ce sont plus que des notes de tra­vail, mais ces quelques lignes ne sont pas des­ti­nées à être pu­bliées. Il s’agit d’un do­cu­ment ad­mi­nis­tra­tif, une « Note d’in­ten­tion pour un projet pho­to­gra­phique », ac­com­pag­nant une de­mande de bourse à la fon­da­tion Gug­gen­heim – bourse qu’elle ob­tien­dra quelques mois plus tard. Il ne paraît qu’en 2003, dans Diane Arbus. Re­ve­la­tions, le ca­ta­logue de la vaste ré­tros­pec­tive iti­né­rante de l’œuvre de la pho­to­grapheDiane Arbus, « Plan for a Pho­to­gra­phic Pro­ject. Ame­ri­can Rites, Man­ners and Cus­toms », in Diane Arbus. Re­ve­la­tions, New York, Random House, 2003, p. 41.. Je le dé­couvre à ce moment-là, et sa lec­ture me bou­le­verse, si éloigné que soit le tra­vail d’Arbus du mien. Plu­sieurs des idées qu’elle y for­mule, al­liées à une grande li­berté de ton, tou­jours très en­viable, me touchent par­ti­cu­liè­re­ment. À cha­cune de mes re­lec­tures, sa puis­sance ne s’épuise ni ne s’ame­nuise. Il m’arrive de le par­ta­ger aux étu­diantes et étu­diants que j’ac­com­pagne à l’École des beaux-arts de Bor­deaux, et je per­çois sou­vent à quel point ces mots peu­vent les re­joindre, par-delà les gé­né­ra­tions et les con­textes cultu­rels.

Je ne me lan­ce­rai pas ici dans une ana­lyse de l’œuvre d’Arbus, ful­gu­rante et com­plexeBeau­coup de cli­chés ré­duc­teurs ont été écrits et ré­pan­dus sur Arbus (« la pho­to­graphe des marges », etc.). Son œuvre a très tôt fait l’objet de con­tro­verses et de cri­tiques fron­tales, la plus cé­lèbre étant celle de Susan Sontag (« L’Amé­rique à tra­vers le miroir obscur des pho­to­graphes », 1973–77, Sur la pho­to­gra­phie, UGE, 10/18, 1983, p. 43–67). Pour une vue d’en­semble, on con­sul­tera le ca­ta­logue Diane Arbus. Re­ve­la­tions (op. cit. note 1), ainsi que la mo­no­gra­phie Diane Arbus (Aper­ture, 1972), très vite tra­duite en fran­çais (Le Chêne, 1973), les deux ver­sions étant ré­gu­liè­re­ment réé­di­tées depuis., ni dans une ten­ta­tive d’élu­ci­da­tion de cer­tains termes qu’elle em­ploie dans cette note d’in­ten­tion, comme celui de « cé­ré­mo­nie », ou le sous-titre, « Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique ». L’ac­tua­lité de ce texte m’in­té­resse da­van­tage, en par­ti­cu­lier dans sa façon de poser une forme spé­ci­fique de rap­port au pré­sent. À la pre­mière lec­ture, il paraît se ré­duire à l’énu­mé­ra­tion des sujets qu’elle sou­hai­te­rait pho­to­gra­phier – si­tua­tions, scènes, pra­tiques et lieux. Elle forme le deuxième pa­ra­graphe, le plus long. Ses dif­fé­rents élé­ments sont ar­ti­cu­lés a minima, ou plutôt jux­ta­po­sés, sans prendre la peine de tenter de faire croire qu’il s’agi­rait d’autre chose qu’une liste un peu rê­veuse : « Il y a (…). Et puis, il y a (…). Ou, par exemple (…). Et peut-être aussi (…). ». À la fois ou­verte et pré­cise, elle se clôt en une mag­ni­fique et inat­ten­due con­clu­sion : « Le et­ce­tera ».
Depuis plus de vingt ans, je me de­mande si ce sin­gu­lier « Projet » pour­rait être re­ce­vable au­jourd’hui par l’une de ces ins­tances qui ré­cla­ment que les ar­tistes pro­dui­sent avant toute chose des « pro­jets ». Cette « culture du projet » a envahi le champ des arts vi­suels depuis plu­sieurs dé­cen­nies déjàTout comme beau­coup d’autres sec­teurs d’ac­ti­vité. Voir à ce sujet Amaena Gué­niot, La So­ciété des pro­jets, CNRS édi­tions, 2025.. Cons­truire des dos­siers de de­mandes de sub­ven­tions, ré­pondre à des appels à can­di­da­tures, à ré­si­dence, et bien sûr à pro­jets, occupe une grande partie du temps d’ar­tistes dont l’éco­no­mie, sou­vent pré­caire, né­ces­site des sou­tiens, ou dont la pro­duc­tion dépend de fait de struc­tures ex­té­rieures. Pro­duire de tels dos­siers est un tra­vail en soi, mo­bi­li­sant beau­coup de temps et d’éner­gie, sou­vent dé­pen­sés en vain – auquel cas il faut re­com­men­cer, ail­leurs, en se pré­sen­tant à un autre gui­chet. Cela ré­clame un grand savoir-faire, met­tant en œuvre plu­sieurs ta­lents, bien au-delà de la seule écri­ture. Il fau­drait être ni trop long, ni trop court, suf­fi­sam­ment catchy ou sexy, en uti­li­sant avec dis­cer­ne­ment quelques-uns des mots-clefs en vi­gueur (at­ten­tion aux ter­ribles fa­shion faux-pas), en co­chant un mi­ni­mum de cases du moment, tout en af­fir­mant évi­dem­ment une sin­gu­la­rité – fi­gures im­po­sées dignes de la danse sur glace, en­chaî­nées avec brio, con­vic­tion et ori­gi­na­lité, si pos­sible. Un joli spec­tacle à des­ti­na­tion des « dé­ci­deurs ».
De façon moins iro­nique et plus es­sen­tielle, cela pré­sup­pose que les ar­tistes sachent ce qu’ils vont faire avant même de le faire, en bons exé­cu­tants aca­dé­miques. Mais à quoi bon, alors ? Je n’ai jamais su à l’avance ce que j’allais faire, au-delà de quelques in­tui­tions plus ou moins claires. Elles doi­vent en­suite s’éprou­ver dans la pra­tique, afin de les vé­ri­fier, de les pour­suivre, de les dé­ve­lop­per, de les in­flé­chir ou de les aban­don­ner. Faire de mon tra­vail d’ar­tiste une fic­tion d’an­ti­ci­pa­tion n’entre pas dans mes désirs et dé­passe mes com­pé­tences, de même que cela excède mon goût pour la co­mé­die. Je n’y crois pas, tout sim­ple­ment, sans pour autant en faire une règle ab­so­lue, car je ne doute pas que des contre-exemples pro­duc­tifs puis­sent exis­ter.
Va­li­dée en 1963 puisqu’elle lui vaut une im­por­tante bourse de la fon­da­tion Gug­gen­heimL’ob­ten­tion de cette bourse con­si­dé­rable, d’un mon­tant de 5 000 dol­lars (équi­va­lant au­jourd’hui à en­vi­ron 53 000 dol­lars), lui est no­ti­fiée en avril 1963. Son dos­sier de can­di­da­ture com­porte bien sûr d’autres élé­ments dé­ci­sifs : un port­fo­lio de ses pho­to­gra­phies, et d’im­por­tantes lettres de re­com­man­da­tion. Arbus a soig­neu­se­ment pré­paré sa can­di­da­ture, mais elle craint que le projet en lui-même soit pauvre ou hors-sujet, « car je ne suis jamais allée à l’uni­ver­sité, ni n’ai gagné un prix, ni été en poste dans une or­ga­ni­sa­tion, ni été membre d’une so­ciété sa­vante ou ar­tis­tique », écrit-elle à Walker Evans en oc­tobre 1962 (« be­cause I never went to col­lege or won an award or had a po­si­tion with an or­ga­ni­za­tion or joined a lear­ned or ar­tis­tic so­ciety », cité dans Diane Arbus. Re­ve­la­tions, op. cit. note 1, p. 163)., la liste quelque peu flot­tante et faus­se­ment dé­sin­volte d’Arbus ne répond guère aux cri­tères ac­tuels de l’exer­cice. Ses jux­ta­po­si­tions bru­tales, son ap­pa­rence dis­pa­rate, son glo­rieux final – « le et­ce­tera », dé­ta­ché comme une ca­té­go­rie à part en­tière, lé­gi­time et per­ti­nente –, en­traî­nent l’en­semble vers une forme qui pour­rait être vue au­jourd’hui comme pa­ro­dique. Mais ce Projet reste pour autant fondé sur une idée et un désir puis­sants, porté par une grande dé­ter­mi­na­tion. Plus de soixante ans après, il ré­sonne comme un joyeux pied de nez à la culture ac­tuelle du « projet ar­tis­tique ». Il en­cou­rage aussi à la li­berté et à l’in­ven­tion d’al­ter­na­tives, afin de sortir de lo­giques de con­for­mité dans les­quelles les ar­tistes se sen­tent par­fois con­traints de s’en­fer­mer.

Si cette liste pro­gram­ma­tique fo­ca­lise l’at­ten­tion, le pre­mier pa­ra­graphe m’im­porte da­van­tage encore. Avec con­ci­sion et pré­ci­sion, il énonce en trois phrases la vo­lonté d’ac­com­plir une œuvre d’en­ver­gure et de grande am­bi­tion, qui jail­li­rait du pré­sent :

« Je veux pho­to­gra­phier les cé­ré­mo­nies im­por­tantes de notre temps, car nous ten­dons à ne per­ce­voir de lui dans notre vie ici et main­te­nant, que ce qu’il a de chao­tique, de sté­rile et d’in­forme. Alors que nous re­gret­tons que le pré­sent ne soit pas comme le passé et que nous nous dé­ses­pé­rons d’un futur en per­pé­tuel de­ve­nir, ses in­nom­brables et in­son­dables ha­bi­tudes de­meu­rent en at­tente de livrer leur sens. Je veux les col­lec­ter, comme une grand-mère fait des con­fi­tures, car elles auront été tel­le­ment belles. »

Le cons­tat est lim­pide et abrupt : le pré­sent, nous n’y com­pre­nons rien. Il ré­siste. In­sai­sis­sable, il se dérobe sans cesse. Pa­rais­sant « chao­tique », « sté­rile » et « in­forme », il porte en lui la ten­ta­tion de la nos­tal­gie du passé, et ne dit rien d’un hy­po­thé­tique futur. Malgré tout, de loin en loin, nous pou­vons y dis­cer­ner quelques lueurs. Il nous ap­par­tient alors de « col­lec­ter » ce qui re­tient notre at­ten­tion, nous touche, nous frappe, ou nous porte à ré­flé­chir. Si l’on ne com­prend pas au­jourd’hui, on com­pren­dra plus tard, ou d’autres com­pren­drons plus tard. Pour autant, ce n’est pas une ques­tion de té­moig­nage : un témoin sait de quoi il té­moigne, par­fois à grand bruit, at­ti­rant da­van­tage l’at­ten­tion sur sa per­sonne que sur ce dont il té­moigne. Arbus assume qu’elle ne sait rien, en dehors d’une beauté sin­gu­lière qui la saisit Pour Arbus, cette sin­gu­la­rité mène vers l’uni­ver­sel. Elle af­firme : « Une pho­to­gra­phie doit être spé­ci­fique. (…) Ce fut mon pro­fes­seur Li­sette Model qui m’a fi­na­le­ment fait com­prendre que plus on est précis, plus on de­vient gé­né­ral. C’est une vérité qu’il faut re­gar­der en face. Et il y a cer­taines éva­sions, cer­taines pu­deurs dont je pense qu’il faut se dé­bar­ras­ser. » (cité dans Diane Arbus, op. cit. note 2, 1973, réé­di­tion Nathan, 1990, p. 8). Et c’est à partir de cette pau­vreté toute em­pa­thique qu’elle pho­to­gra­phie, adop­tant la po­si­tion mo­deste et anti-hé­roïque de la « grand-mère » fai­sant « des con­fi­tures ». Les petits-en­fants seront heu­reux de les trou­ver et de les manger – plus tard.

Arbus tra­vaille à partir de sa propre ex­pé­rience, « dans [sa] vie ici et main­te­nant ». Il n’y a pas d’échap­pa­toire ; il ne faut pas fuir, mais se con­fron­ter au monde ex­té­rieur. Ces deux ter­ribles mots, « ici et main­te­nant », mar­quent les li­mites de notre con­di­tion hu­maine. Il est sou­vent dif­fi­cile de les aimer. Il est ten­tant de vou­loir s’en af­fran­chir tem­po­rai­re­ment, par quan­tité de moyens à notre dis­po­si­tion. Les mondes nu­mé­riques jouent au­jourd’hui un tel rôle, mais pour moi, au-delà du di­ver­tis­se­ment, la ten­ta­tive tourne court – sim­ple­ment car elle est men­son­gère. Si ces tech­no­lo­gies per­met­tent une forme pa­ral­lèle d’ex­pé­rience du monde, ayant sa propre valeur, elles nous ber­cent de l’il­lu­sion d’être ail­leurs et à un autre moment que là où nous sommes phy­si­que­ment. Sur l’écran, je par­cours les rues de telle ville, dont les images ont été en­re­gis­trées hier, ou il y a trois ans, cinq ans, dix ans. Son et image inclus, je con­verse avec mes proches et mes re­la­tions de tra­vail n’im­porte où, à n’im­porte quel moment. En plein hiver, par un début d’après-midi plu­vieux, chez moi, je dis­cute avec un étu­diant en séjour au Viet­nam ; sur l’image qui me par­vient en direct, c’est l’été, et il fait nuit. Par des web­cams, je pé­nètre dans l’in­ti­mité de per­sonnes s’auto-fil­mant dans leur som­meil, en un quel­conque point du globe, à la re­cherche d’hy­po­thé­tiques re­ve­nus que leur pro­cu­re­rait cette dif­fu­sion, pour peu que l’on in­te­ra­gisse à dis­tance avec leurs corps en­dor­mis, en per­tur­bant leur som­meilMerci à Victor Chavot de m’avoir sig­nalé cette pra­tique des sleep streams, un des élé­ments à partir duquel il a pro­duit une re­mar­quable ins­tal­la­tion vidéo, Éco­no­mi­seur d’écran (2025).. La pla­te­forme qui hé­berge ce show mi­ni­mum en­caisse sa dime au pas­sage, d’une façon ou d’une autre, car le ca­pi­ta­lisme veilleVoir à ce sujet Jo­na­than Crary, 24/7. Le ca­pi­ta­lisme à l’assaut du som­meil, La Dé­cou­verte Poche, 2016 (24/7. Late Ca­pi­ta­lism and the Ends of Sleep, Verso Books, 2013).. S’af­fran­chir des li­mites de la con­di­tion hu­maine lui fait en­tre­voir la pers­pec­tive de pro­fits tou­jours plus grands, ex­ci­tant son in­ces­sant ap­pé­tit.
En 1928, Paul Valéry écrit un court texte vi­sion­naire, La Con­quête de l’ubi­quité, à propos des bou­le­ver­se­ments qu’in­dui­sent l’en­re­gis­tre­ment sonore et la dif­fu­sion ra­dio­pho­nique dans notre rap­port à la mu­sique. Sou­dain, comme un fruit mûr, elle s’est dé­ta­chée de l’ins­tru­ment qui la pro­duit, gag­nant la ca­pa­cité d’exis­ter à d’autres en­droits et à d’autres mo­ments. « Ni la ma­tière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis tou­jours », cons­tate ValéryPaul Valéry, « La Con­quête de l’ubi­quité » (1928), Œuvres, tome 2, Pièces sur l’art, NRF, Gal­li­mard, Bi­blio­thèque de la Pléiade, 1960, p. 1283–1287. En ligne : clas­siques.uqam.ca/clas­siques/Valery_paul/con­quete_ubi­guite/valery_con­quete_ubi­quite.pdf. Ce texte an­ti­cipe le cé­lèbre essai de Walter Ben­ja­min, L’Œuvre d’art à l’époque de sa re­pro­duc­ti­bi­lité tech­nique (1935). Ben­ja­min prend soin d’y faire fi­gu­rer en exergue une ci­ta­tion du texte de Valéry.. En près d’un siècle, tout s’est ac­cé­léré ver­ti­gi­neu­se­ment. La tem­pête du pro­grès, dans la­quelle est pris l’Ange de l’His­toireWalter Ben­ja­min, « Sur le con­cept d’his­toire » (1940), partie IX, Œuvres III, Gal­li­mard, Folio essais, 2000, p. 434., s’est muée en cy­clone. Pour autant, l’ici et main­te­nant, dont on a peut-être cru naï­ve­ment pou­voir se dé­bar­ras­ser à bon compte, avec la bé­né­dic­tion du ca­pi­tal, frappe cruel­le­ment à nos portes ces der­niers temps – de plus en plus fort, de plus en plus sou­vent.
Ne pas fuir, donc, mais ne pas rester non plus té­ta­nisé, comme le pro­ver­bial lapin pris dans les phares de la voi­ture, lancée à toute vi­tesse. Arbus nous montre la façon dont le pré­sent, en at­tente de sig­ni­fi­ca­tion, compte pour plus tard. Cela sup­pose déjà d’es­pé­rer que ce plus tard ad­vienne, ici ou ail­leurs, avec ou sans nous. Même en tra­vail­lant à partir du pré­sent, les ar­tistes ne tra­vail­lent pas tou­jours pour le pré­sent, ou du moins, pas uni­que­ment pour le pré­sent. Arbus en a une cons­cience aiguë, et la grande am­bi­tion de son œuvre réside aussi dans l’af­fir­ma­tion de cette cons­cience-là.
Il est un autre texte que je relis sou­vent depuis que je l’ai dé­cou­vert il y a un peu plus d’un an, au hasard des tables d’une li­brai­rie. Stefan Zweig écrit « Les pê­cheurs du bord de Seine » en 1941, au milieu du chaos et de la tra­gé­die de la Deuxième Guerre mon­dialeStefan Zweig, « Les pê­cheurs du bord de Seine », Mondes nou­veaux, Payot, Ri­vages Poche, 2020, p. 59–68. La pre­mière pu­bli­ca­tion a lieu en fé­vrier 1941, dans le men­suel amé­ri­cain Har­pers Ma­ga­zin.. Son point de départ est une anec­dote qui l’a marqué au cours de sa jeu­nesse : dans un livre d’his­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, il était ra­conté que, le jour de l’exé­cu­tion de Louis XVI à Paris, « à quelques pas seule­ment de la place de la Con­corde et de la guil­lo­tine, se trou­vait sur les rives de la Seine tout un groupe d’hommes qui pê­chaient, durant cette heure inou­bliable au regard de l’His­toire, avec autant d’in­sou­ciance qu’en n’im­porte quel autre jourIbid., p. 60. ». À partir d’autres exemples pris cette fois dans l’his­toire ré­cente, Zweig éla­bore en­suite sur notre pro­pen­sion à l’usure, nos ca­pa­ci­tés li­mi­tées à la com­pas­sion, notre « petit cœur étroit qui ne peut ren­fer­mer qu’une cer­taine dose de mal­heur ». Mais il con­clut en se lais­sant sur­prendre par ces fi­gures que l’on pour­rait être portés à juger sé­vè­re­ment :

« Peut-être avaient-ils aussi perçu d’une part à quel point, en simples ano­nymes, ils n’avaient ni poids ni pou­voir au sein de leur époque his­to­rique, et d’autre part que la meil­leure façon d’être au ser­vice de leur époque pou­vait être, plutôt que d’ob­ser­ver en vain des évé­ne­ments po­li­tiques dont ils ne pou­vaient dé­chif­frer le sens, de se con­cen­trer sur leur tra­vail et sur leurs ac­ti­vi­tés quo­ti­diennes si­len­cieuses, per­son­nelles et dis­crètesIbid., p. 68. Arbus sou­ligne éga­le­ment cette in­ca­pa­cité à « dé­chif­frer le sens » du pré­sent.. »

Il s’agit donc de trou­ver la juste dis­tance, per­met­tant d’échap­per tant à la fuite qu’à l’écra­se­ment. Cette in­dif­fé­rence ap­pa­rente de­vient alors une façon d’ha­bi­ter un monde in­hos­pi­ta­lier, de per­pé­tuer la vie au milieu des ruines, et de con­tri­buer à la pos­si­bi­lité d’un avenir meil­leur. Faire des con­fi­tures, en quelque sorte.

Diane Arbus

Note d’in­ten­tion pour un projet pho­to­gra­phique
« Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique »

Je veux pho­to­gra­phier les cé­ré­mo­nies im­por­tantes de notre temps, car nous ten­dons à ne per­ce­voir de lui dans notre vie ici et main­te­nant, que ce qu’il a de chao­tique, de sté­rile et d’in­forme. Alors que nous re­gret­tons que le pré­sent ne soit pas comme le passé et que nous nous dé­ses­pé­rons d’un futur en per­pé­tuel de­ve­nirDiane Arbus, « Note d’intention pour un projet photographique. Rites, us et coutumes d’Amérique », 1962.Diane Arbus, « Note d’in­ten­tion pour un projet pho­to­gra­phique. Rites, us et cou­tumes d’Amé­rique », 1962., ses in­nom­brables et in­son­dables ha­bi­tudes de­meu­rent en at­tente de livrer leur sens. Je veux les col­lec­ter, comme une grand-mère fait des con­fi­tures, car elles auront été tel­le­ment belles.

Il y a les Cé­ré­mo­nies de Cé­lé­bra­tion (les Con­cours de beauté, les Fes­ti­vals, les Fêtes, les Foires) et les Cé­ré­mo­nies de Com­pé­ti­tion (Tour­nois, Jeux, Sports), les Cé­ré­mo­nies pour Ache­ter et Vendre, pour Jouer de l’Ar­gent, les Cé­ré­mo­nies de la Loi et celles du Spec­tacle ; les Cé­ré­mo­nies de la Cé­lé­brité où les Gag­nants Gag­nent et les Chan­ceux sont Choi­sis ou les Cé­ré­mo­nies Fa­mi­liales, les Ras­sem­ble­ments (les Écoles, les Clubs, les Mee­tings). Et puis, il y a les Lieux de Cé­ré­mo­nies (le Salon de Beauté, le Salon Fu­né­raire, ou sim­ple­ment le Salon) et les Cos­tumes de Cé­ré­mo­nies (ce que por­tent les Ser­veuses ou les Lut­teurs), les Cé­ré­mo­nies des Riches, comme les Con­cours Canins, et celles de la Classe Moyenne, comme les Par­ties de Bridge. Ou, par exemple : le Cours de Danse, la Remise de Di­plômes, la Soirée Ho­no­ri­fique, la Séance de spi­ri­tisme, le Gym­nase et le Pique-nique. Et peut-être aussi la Salle d’At­tente, l’Usine, le Car­na­val, la Ré­pé­ti­tion, l’Ini­tia­tion, le Lobby d’Hô­tel et la Fête d’An­ni­ver­saire. Le et­ce­tera.

J’écri­rai bien sûr ce qu’il faut pour dé­crire et ex­pli­ci­ter da­van­tage ces Rites et j’irai là où il faut pour les trou­ver.

Ils sont nos symp­tômes et nos mo­nu­ments. Je veux sim­ple­ment les sau­ve­gar­der, car ce qui est cé­ré­mo­nieux et cu­rieux et banal sera un jour lé­gen­daire.

(Tra­duc­tion de Gau­thier Herr­mann)