Com­ment sub­ver­tir la fonc­tion dis­ci­pli­naire des ins­ti­tu­tions ? Les ré­formes néo-li­bé­rales ayant achevé de rendre dé­tes­table ce qui reste de celles-ci, l’af­faire n’est pas mince ; elle n’en est pas moins ur­gente. Un pré­cé­dent peut nous y aider : dans les années d’après-guerre, la ré­flexion sur les ins­ti­tu­tions avait en effet ouvert un ter­rain de re­cherche par­ti­cu­liè­re­ment in­ven­tif, ar­penté par des pen­seurs qui en étaient éga­le­ment des pra­ti­ciens. Les noms de Fran­çois Tos­quelles, Lucien Bon­nafé, Fer­nand De­ligny, Jean Oury, Félix Guat­tari ou Georges La­pas­sade vien­nent à l’esprit en même temps que celui d’un lieu comme La Borde. Se sou­vient-on que la pensée de ces pra­ti­ciens est née des luttes an­ti­fas­cistes des ré­pu­bli­cains es­pag­nols et des ré­sis­tants fran­çais ? Cela ex­plique peut-être l’in­té­rêt que l’époque porte à leurs dé­marches. Les coor­don­nées du pré­sent étant fort dif­fé­rentes, en re­prendre le fil impose ce­pen­dant un tra­vail épis­té­mo­lo­gique à part en­tière.
Ca­the­rine Perret tient depuis 2020 un sé­mi­naire qui entend ré­pondre à cette am­bi­tion. Né dans le cadre du Col­lège In­ter­na­tio­nal de Phi­lo­so­phie, il se pour­suit depuis 2024 « hors cadre », mais ac­cueilli par La Mé­na­ge­rie de Verre. Cru­soer publie ici les notes in­tro­duc­tives qu’elle a ré­di­gées pour la séance d’ou­ver­ture de l’année 2025–2026, ainsi qu’une cor­res­pon­dance avec Flo­rent La­hache où elle re­vient sur les rai­sons qui l’ont amenée à en­ga­ger ce tra­vail, seule et avec d’autres.

Com­ment sub­ver­tir la fonc­tion dis­ci­pli­naire des ins­ti­tu­tions ? Les ré­formes néo-li­bé­rales ayant achevé de rendre dé­tes­table ce qui reste de celles-ci, l’af­faire n’est pas mince ; elle n’en est pas moins ur­gente. Un pré­cé­dent peut nous y aider : dans les années d’après-guerre, la ré­flexion sur les ins­ti­tu­tions avait en effet ouvert un ter­rain de re­cherche par­ti­cu­liè­re­ment in­ven­tif, ar­penté par des pen­seurs qui en étaient éga­le­ment des pra­ti­ciens. Les noms de Fran­çois Tos­quelles, Lucien Bon­nafé, Fer­nand De­ligny, Jean Oury, Félix Guat­tari ou Georges La­pas­sade vien­nent à l’esprit en même temps que celui d’un lieu comme La Borde. Se sou­vient-on que la pensée de ces pra­ti­ciens est née des luttes an­ti­fas­cistes des ré­pu­bli­cains es­pag­nols et des ré­sis­tants fran­çais ? Cela ex­plique peut-être l’in­té­rêt que l’époque porte à leurs dé­marches. Les coor­don­nées du pré­sent étant fort dif­fé­rentes, en re­prendre le fil impose ce­pen­dant un tra­vail épis­té­mo­lo­gique à part en­tière.
Ca­the­rine Perret tient depuis 2020 un sé­mi­naire qui entend ré­pondre à cette am­bi­tion. Né dans le cadre du Col­lège In­ter­na­tio­nal de Phi­lo­so­phie, il se pour­suit depuis 2024 « hors cadre », mais ac­cueilli par La Mé­na­ge­rie de Verre. Cru­soer publie ici les notes in­tro­duc­tives qu’elle a ré­di­gées pour la séance d’ou­ver­ture de l’année 2025–2026, ainsi qu’une cor­res­pon­dance avec Flo­rent La­hache où elle re­vient sur les rai­sons qui l’ont amenée à en­ga­ger ce tra­vail, seule et avec d’autres.

Ca­the­rine Perret

Des pra­tiques cli­niques aux pra­tiques so­ciales

Ce qui nous réunit ici est la cons­cience que les ins­ti­tu­tions de soin tra­ver­sent un moment par­ti­cu­liè­re­ment cri­tique, dont il est im­pé­rieux de re­pé­rer les enjeux ci­vi­li­sa­tion­nels. Qu’en est-il du ma­laise dans la culture révélé par la ré­gres­sion de la psy­chia­trie à ce que d’aucuns nom­ment une « culture de l’en­trave » ? 
Pour avan­cer dans cette ques­tion, nous cons­trui­sons un cadre qui nous permet de nous re­si­tuer, au­jourd’hui, face aux al­ter­na­tives psy­chia­triques (psy­cho­thé­ra­pie ins­ti­tu­tion­nelle, dé­sa­lié­nisme, psy­chia­trie de sec­teur, an­tip­sy­chia­trie) qui au nom de la lutte contre le fas­cisme, d’abord, puis des ana­lyses du micro-fas­cisme, après 68, ont ouvert des al­ter­na­tives aux pra­tiques de l’alié­nisme.
Ces ex­pé­riences ont du­ra­ble­ment po­li­tisé la ques­tion de la folie. Et même si leur legs reste encore à in­ven­to­rier, même si elles se sont op­po­sées sur la ques­tion de l’Hô­pi­tal, elles ont es­saimé très lar­ge­ment dans le champ as­so­cia­tif, cultu­rel, et aca­dé­mique. Elles cons­ti­tuent au­jourd’hui une ré­fé­rence qui reste une base de tra­vail. 

Ceci étant posé, qua­rante ans après la loi qui of­fi­cia­li­sait le sec­teur psy­chia­trique (1985), nous nous trou­vons pris·es dans un con­texte en­tiè­re­ment neuf, avec d’un côté la fin de l’État social qui se tra­duit par la vio­lence crois­sante de la pres­sion ad­mi­nis­tra­tive, ges­tion­naire et idéo­lo­gique sur ces pra­tiques de la folie, et, de l’autre, la né­ces­sité que nous res­sen­tons de prendre acte de la chute des idéaux ré­vo­lu­tion­naires des gé­né­ra­tions pré­cé­dentes, idéaux dont nous avons pu me­su­rer, avec #MeToo no­tam­ment, à quel point ils re­po­saient sur des iden­ti­fi­ca­tions au père et des lo­giques de horde que nous ne pou­vons que ré­cu­ser. 
Il est pour­tant pos­sible comme l’in­di­quent les re­cherches his­to­riques con­tem­po­raines d’en­vi­sa­ger au­tre­ment les lo­giques ré­vo­lu­tion­naires, no­tam­ment en re­pen­sant le cadre dans lequel on éva­luait jusque-là les trans­for­ma­tions his­to­riques. D’où le terme de micro-ré­vo­lu­tions que je pro­pose en ré­fé­rence à une autre his­toire des ré­vo­lu­tions que nous avions abor­dée en 2024 avec Lau­rent Jean­pierre à l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion du volume col­lec­tif paru en 2024, Pour une his­toire glo­bale des ré­vo­lu­tions
A tra­vers les études de cas dé­ve­lop­pées dans ce livre, l’idée émerge qu’en s’in­té­res­sant avant tout à la di­men­sion idéo­lo­gique des ré­vo­lu­tions, les his­to­riens ont pro­duit des effets d’uni­fi­ca­tion trom­peurs, là où le phé­no­mène ré­vo­lu­tion­naire est issu de la mise en cons­tel­la­tion de forces éparses dont l’as­so­cia­tion ne se réa­lise qu’a pos­te­riori, suite aux ac­tions menées et du fait des effets con­ver­gents, quoiqu’im­pré­dic­tibles, de ces ac­tions. En ce sens, l’évé­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire n’a lieu qu’à con­tre­temps, lorsque son hé­té­ro­gé­néité trou­vant à s’ins­crire, les pos­sibles d’une époque se réouvrent.
L’exemple nous en a été donné l’an der­nier par l’in­ter­ven­tion de Ca­mille Ropcis. Dans son der­nier ou­vrage (Di­sa­lie­na­tionDi­sa­lie­na­tion. Po­li­tics, Phi­lo­so­phy, and Ra­di­cal Psy­chia­try in Post­war France, Chi­cago, The Uni­ver­sity of Chi­cago Press, 2021. Trad. fran­çaise de Pa­trick Di Mascio: Dé­sa­lié­na­tion. Po­li­tique de la psy­chia­trie. Tos­quelles, Fanon, Guat­tari, Fou­cault, Paris, Le Seuil, 2024 (ndlr).), elle montre bien que l’enjeu po­li­tique des pra­tiques de la folie dans l’après-guerre n’ap­pa­raît qu’a pos­te­riori, lorsqu’il de­vient pos­sible de réunir sur un même plan d’ana­lyse des cri­tiques de la psy­chia­trie aussi dif­fé­rentes (voire aussi con­flic­tuelles) que celles de Fran­çois Tos­quelles, Frantz Fanon, Félix Guat­tari, ou Michel Fou­cault.
C’est pour faire ap­pa­raître par con­traste cette di­men­sion hé­té­ro­gène, « micro », du phé­no­mène de trans­for­ma­tion ré­vo­lu­tion­naire que j’ai choisi de partir des formes ap­pa­rem­ment les moins flexibles du col­lec­tif que sont les ins­ti­tu­tions. Le temps n’est plus au­jourd’hui, comme ce fut le cas à l’époque de la cri­tique ins­ti­tu­tion­nelle, de mon­trer par quelles voies l’agen­ti­vité des col­lec­tifs par­vient à éroder la ri­gi­dité de l’Ins­ti­tu­tion avec un I ma­jus­cule. L’ur­gence est de ré­flé­chir aux ma­nières de li­bé­rer cette agen­ti­vité de ce qui la pa­ra­lyse, à un moment où la des­truc­tion dé­li­bé­rée des ser­vices pu­blics par l’État néo­li­bé­ral crée un climat de peur fa­vo­rable à la ré­sur­gence de ce que Theo­dor Adorno et Max Hor­khei­mer ap­pe­laient après la crise de 1929 : « la per­son­na­lité au­to­ri­taire », base du fas­cisme. Contre cette peur, com­ment faire en­tendre, sentir ce que les dy­na­miques ins­ti­tuantes ont de pro­tec­teur contre les dé­rives de l’ins­ti­tué ? Car ce sont elles qui y main­tien­nent la fonc­tion d’asile.

Dans la si­tua­tion qui est la nôtre, il est donc né­ces­saire de rap­pe­ler que les ins­ti­tu­tions sont dé­fi­ni­toires de l’espèce hu­maine comme le disait De­leuze dans la pré­face d’Ins­tincts et Ins­ti­tu­tions : « L’homme n’a pas d’ins­tincts, il fait des ins­ti­tu­tions. L’homme est un animal en train de dé­pouil­ler l’espèce. Aussi l’ins­tinct tra­dui­rait-il les ur­gences de l’animal, et l’ins­ti­tu­tion les exi­gences de l’homme : l’ur­gence de la faim de­vient chez l’homme re­ven­di­ca­tion d’avoir du painGilles De­leuze, « Pré­face », Ins­tincts et Ins­ti­tu­tions, Puf, Paris, 1966, p.VI.. »
Peu im­porte en ce sens que les ins­ti­tu­tions fonc­tion­nent bien ou mal, la pre­mière chose est la cons­cience qu’avant ce qu’on ap­pelle au­jourd’hui de ma­nière vague « l’humain », il y a des ins­ti­tu­tions ga­rantes de la re­pro­duc­tion de l’espèce, et res­pon­sables de la dé­fi­ni­tion de cet humain. Le camp de con­cen­tra­tion n’est en ce sens pas moins une dé­fi­ni­tion de l’humain et de sa re­pro­duc­tion que n’im­porte quelle ins­ti­tu­tion dé­mo­cra­tique. Pour­tant, comme l’avaient bien vu Tos­quelles et Bon­nafé, il existe une dif­fé­rence entre ces ins­ti­tu­tions : c’est la place donnée au col­lec­tif dans la dé­fi­ni­tion de l’humain. 

Sou­te­nir la notion d’ins­ti­tu­tion comme si elle devait être sub­jec­ti­ve­ment as­su­mée et dé­fen­due est donc une ab­sur­dité à moins de la poser sur un plan trans­cen­dan­tal, con­di­tion­nant la dis­tinc­tion entre in­di­vidu et col­lec­tif, un plan où par con­sé­quent cette dis­tinc­tion en tant que telle ne fait pas (encore) sens. C’est comme cela que je dé­fi­ni­rai le plan de l’ins­ti­tuant. 
De­leuze dé­fi­nit ce plan trans­cen­dan­tal de l’ins­ti­tuant comme « sys­tème or­ga­nisé de moyens », dans le texte de 1966, puis avec Guat­tari, comme ma­chine dé­si­rante. De mon côté, je ten­te­rai de le dé­fi­nir de ma­nière plus élé­men­taire, plus ma­té­rielle, en vous pro­po­sant de nous in­té­res­ser aux tech­no­lo­gies qui ani­ment les ap­pa­reils à penser les pen­sées (Bion) que sont les ins­ti­tu­tions : qu’on les ana­lyse comme ca­té­go­ries épis­té­miques dé­ter­mi­nant nos schèmes et nos mythes (Mary Dou­glas), comme ap­pa­reils idéo­lo­giques d’État (Al­thus­ser) ou comme pra­tiques dis­cur­sives (Fou­cault), ces ma­trices pré-pen­sent pour les in­di­vi­dus l’en­semble des re­la­tions so­ciales qu’elles or­ga­ni­sent en mo­bi­li­sant des tech­niques qui en retour les con­di­tion­nent. C’est pour­quoi je vous pro­pose cette année de nous in­té­res­ser à l’agen­ti­vité tech­nique qui com­mande l’en­semble de ces ma­trices et qui sont les tech­niques d’écri­ture : depuis l’écri­ture gra­phique, éditée, dif­fu­sée, jusqu’aux écri­tures au­to­ma­ti­sées, nu­mé­riques dont les modes de trans­mis­sion ont évolué, mais dont la fonc­tion est la même : rendre le monde des­crip­tible et donc con­nais­sable, et de ce fait, rendre les ac­tions et in­te­rac­tions en­re­gis­trables et tra­çables. 

L’écri­ture comme acte gra­phique est une tech­no­lo­gie tel­le­ment ré­pan­due, omni-vi­sible, qu’elle en est in­vi­si­bi­li­sée, et qu’il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile d’en penser la puis­sance ins­ti­tuante. Dans les ins­ti­tu­tions, on passe son temps à rendre compte par des écrits de ce qu’on fait et des si­tua­tions aux­quelles on est con­fronté, du compte-rendu de réu­nion jusqu’aux plan­nings af­fi­chés dans un se­cré­ta­riat, aux con­signes sur les murs d’un lieu d’ac­cueil, aux post-it sur un agenda, aux dos­siers des pa­tients. Ce phé­no­mène vi­suel­le­ment om­ni­pré­sent est tenu la plu­part du temps pour in­sig­ni­fiant, ou stric­te­ment fonc­tion­nel. Écrire est dans un con­texte ins­ti­tu­tion­nel comme l’HP, le CMP, le LAEP, etc.Acro­nymes res­pec­tifs de Hô­pi­tal psy­chia­trique, Centre médico-psy­cho­lo­gique et Lieu d’ac­cueil en­fants pa­rents (ndlr)., gé­né­ra­le­ment nié comme acte ré­vé­la­teur d’une si­tua­tion donnée dans un milieu donné, alors même que le fait de ne pas écrire (un acte mé­di­cal réa­lisé dans une si­tua­tion d’ur­gence par exemple) peut être tenue pour une faute.

La portée cri­tique prêtée à l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie et à la dif­fu­sion des textes qu’elle rend pos­sible a long­temps dis­si­mulé la fonc­tion de l’écri­ture dans les ap­pa­reils de pou­voir dès les débuts de la mo­der­nité. Il a fallu at­tendre la se­conde mo­der­nité, la mo­der­nité in­dus­trielle, pour que les effets de pou­voir et d’aveu­gle­ment de la lettre soient dé­non­cés. Le pre­mier exemple de cette dé­non­cia­tion est pro­ba­ble­ment le poème ty­po­gra­phique de Mal­larmé : Un coup de dés jamais n’abo­lira le hasard, un acte sub­ver­sif qui va être répété sur le ter­rain de l’art tout au long du XXᵉ siècle, au point d’être rejoué encore en 1969 par l’ar­tiste Marcel Brood­thaers comme si ce geste n’avait pas eu lieu. 1969 : le moment où pré­ci­sé­ment Der­rida et Fou­cault com­men­cent à con­cep­tua­li­ser l’écri­ture comme ins­ti­tu­tion, que ce soit dans De la gram­ma­to­lo­gie (1967), ou dans Sur­veil­ler et punir (1972). 
Il faut donc beau­coup de temps pour que la fonc­tion po­li­tique de l’écri­ture com­mence d’être pro­blé­ma­ti­sée in­dé­pen­dam­ment de la valeur cri­tique des textes. Der­rida le fait en s’ap­puyant sur la tra­di­tion phi­lo­so­phique et en mon­trant la fêlure qui, de Platon à Rous­seau, voire à Levi-Strauss, divise cette tra­di­tion qui s’abrite der­rière la parole vive pour dé­non­cer l’écri­ture. Soit qu’elle la dis­cré­dite comme ersatz mor­ti­fère qui menace de dé­sa­gré­ger l’ordre social (Platon), soit qu’elle la dé­masque comme sup­plé­ment abs­trait qui menace la na­tu­ra­lité vécue du lien social (Rous­seau) et ce, alors même que Platon se pré­sente comme le scribe de So­crate, et que Rous­seau fait de l’édu­ca­tion et de la culture une ma­nière de sup­pléer à la perte de la nature en­traî­née par la ci­vi­li­sa­tion. 

Mais plutôt que du côté de Der­rida, c’est du côté de Fou­cault que je vais me situer, pour re­prendre ra­pi­de­ment Sur­veil­ler et punir, ou plus exac­te­ment la lec­ture qu’en fait Phi­lippe Ar­tières dans un ar­ticle publié dans un volume col­lec­tif, Lec­tures de Fou­cault, 2, paru aux presses de l’ENS en 2014 : « Le Pa­nop­tique gra­phique, vi­sages de l’écri­ture dans Sur­veil­ler et punir ». Ce texte qui vient en pro­lon­ge­ment de Sur­veil­ler et punir montre que l’émer­gence avec la mo­der­nité de ce que Fou­cault ap­pelle la dis­ci­pline repose sur la gé­né­ra­li­sa­tion de l’espace gra­phique à l’en­semble de l’espace social. « Sur­veil­ler et punir non plus seule­ment comme le récit de la nais­sance de la prison, mais aussi, du moins telle est mon am­bi­tion ici, comme le récit de l’émer­gence de la pra­tique mo­derne de l’écri­ture dans nos so­cié­tésL’ar­ticle est dis­po­nible en ligne à cette adresse : https://books.ope­ne­di­tion.org/en­se­di­tions/1219 (ndlr).. »
Ar­tières y montre que la trans­for­ma­tion du sys­tème des peines, du sup­plice à la pu­ni­tion puis à la dis­ci­pline est con­di­tion­née par cette ex­ten­sion pro­gres­sive de l’acte gra­phique à l’en­semble du champ social. Cette gé­né­ra­li­sa­tion trans­forme de fait la fonc­tion de l’écri­ture en tant que tech­nique de pou­voir : tech­nique d’abord ré­ser­vée au sou­ve­rain qui marque le corps du sup­pli­cié, puis, avec la dif­fu­sion de l’im­primé, tech­nique qui fait de la pu­ni­tion un exem­plum de la loi que nul n’est sup­posé ig­no­rer, puisque chacun peut s’y ré­fé­rer, jusqu’à la gé­né­ra­li­sa­tion de l’acte gra­phique à l’en­semble de la po­pu­la­tion, que sym­bo­lise l’obli­ga­tion ré­pu­bli­caine d’aller à l’école pour ap­prendre à lire, écrire et comp­ter. L’écri­ture de­vient alors une tech­no­lo­gie ca­pable de trans­for­mer les com­por­te­ments des corps in­di­vi­duels en exemples des­ti­nés à il­lus­trer le manuel de la dis­ci­pline qui s’exerce sur ces corps. 
De fait, chez Fou­cault, le sys­tème de la dis­ci­pline est fondé sur l’écri­ture. « Le con­trôle dis­ci­pli­naire ne con­siste pas sim­ple­ment à en­seig­ner ou à im­po­ser une série de gestes dé­fi­nis ; il impose la re­la­tion la meil­leure entre un geste et l’at­ti­tude glo­bale du corps, qui en est la con­di­tion d’ef­fi­ca­cité et de ra­pi­dité. Dans le bon emploi du corps qui permet un bon emploi du temps, rien ne doit rester oisif ou inu­tile : tout doit être appelé à former le sup­port de l’acte requis. Un corps bien dis­ci­pliné forme le con­texte opé­ra­toire du moindre geste. Une bonne écri­ture par exemple sup­pose une gym­nas­tique – toute une rou­tine dont le code ri­gou­reux in­ves­tit le corps en son entier, de la pointe du pied au bout de l’indexPhi­lippe Ar­tières, p. 154, op.cit. » . 

L’exemple de l’écri­ture n’est évi­dem­ment pas un hasard. Ce qui émerge avec la mo­der­nité, c’est le ci­toyen comme éco­lier, devenu ca­pable non seule­ment d’écrire, mais de ré­di­ger, et par l’exer­cice de la ré­dac­tion de dé­crire son milieu, sa vie. Ar­tières note : « Les pro­cé­dés dis­ci­pli­naires (…) abais­sent le seuil de l’in­di­vi­dua­lité des­crip­tible et font de cette des­crip­tion un moyen de con­trôle et une mé­thode de do­mi­na­tion. (…) Cette des­crip­ti­bi­lité nou­velle est d’autant plus mar­quée que l’en­ca­dre­ment dis­ci­pli­naire est strict : l’enfant, le malade, le fou, le con­damné de­vien­dront, de plus en plus fa­ci­le­ment à partir du XVIIIe siècle et selon une pente qui est celle des mé­ca­nismes de dis­ci­pline, l’objet de des­crip­tions in­di­vi­duelles et de récits bio­gra­phiquesIbid., p. 193. ».
Non seule­ment les corps sont dres­sés à pra­ti­quer sur eux-mêmes de ma­nière pré­ven­tive ce châ­ti­ment an­ti­cipé qu’est l’exer­cice, mais ils de­vien­nent aptes à dé­crire en les éva­luant les per­for­mances nées de cette opé­ra­tion d’auto-dres­sage. D’où vient que, pa­ral­lè­le­ment à l’édi­tion de ma­nuels ser­vant à l’en­seig­ne­ment de toutes les pra­tiques ima­gi­nables, on ob­serve le dé­ve­lop­pe­ment d’écri­tures au­to­bio­gra­phiques, écri­tures de pri­son­niers, no­tam­ment, comme de per­sonnes in­ter­nées dans les asiles d’alié­nés. Ar­tières cite ainsi dans son ar­ticle un re­cueil de bio­gra­phies d’alié­nés, paru en 1836, dans le sil­lage peut-être du « trai­te­ment moral » pra­ti­qué par Phi­lippe Pinel. 
En s’écri­vant, les traces de la dis­ci­pline de­vien­nent le ma­té­riau des sa­voirs de l’homme. Ce sont fi­na­le­ment les corps eux-mêmes qui en s’exer­çant, en se con­trô­lant, en pre­nant note de leurs per­for­mances four­nis­sent di­rec­te­ment aux sciences hu­maines la ma­tière de leur dé­ve­lop­pe­ment : sa­voirs mé­di­caux, psy­cho­lo­giques, so­cio­lo­giques no­tam­ment qui, en retour, dotent ces corps de tech­niques leur per­met­tant de se sou­mettre encore plus ef­fi­ca­ce­ment au con­trôle dis­ci­pli­naire. 
On voit ainsi com­ment à partir de la gé­né­ra­li­sa­tion de l’acte gra­phique se pro­duit une tex­tua­li­sa­tion des pra­tiques qui est la base de l’in­di­vi­dua­tion du sujet mo­derne, au sens où cette tex­tua­li­sa­tion trans­forme le savoir du corps qui s’exerce en savoir sur ce corps qui s’exerce, au­tre­ment dit en ré­flexi­vité d’où pro­cède la notion d’au­to­no­mie in­di­vi­duelle. On voit ainsi com­ment une tech­no­lo­gie de­vient une ins­ti­tu­tion, un ap­pa­reil à penser les pen­sées d’où pro­cède un savoir sub­jec­tivé. 

Sur cette pre­mière base fou­cal­dienne, je pro­po­se­rai d’ef­fec­tuer dif­fé­rents re­ma­nie­ments cri­tiques qui, face au pou­voir ins­ti­tué par l’écri­ture, in­ter­ro­gent l’exis­tence de contre-pou­voirs ins­ti­tuants, et qui le font au­tre­ment que Fou­cault ne l’a fait par la suite, soit en s’in­té­res­sant dans L’ar­chéo­lo­gie du savoir à ce qu’il ap­pelle les « pra­tiques dis­cur­sives », soit à l’écri­ture de soi comme éthique du sujet.

Un pre­mier re­gistre de ques­tions con­cerne le savoir du corps as­su­jetti par l’exer­cice à pro­duire un savoir scrip­tible sur lui-même et à de­ve­nir la base do­cu­men­taire d’un savoir ano­nyme du corps. Elles con­tes­tent la notion de corps sup­po­sée par la dis­ci­pline fou­cal­dienne, corps ob­jec­ti­fié d’un côté/corps uto­pique de l’autre. Il s’agit no­tam­ment de mon­trer que, dans la mesure où elle im­plique mé­mo­ri­sa­tion, et donc ré­pé­ti­tion, et par con­sé­quent mise en jeu des pul­sions, la dis­ci­pline ne passe pas seule­ment par l’in­cor­po­ra­tion à la lettre des dis­cours exis­tants, elle passe éga­le­ment par une ré­gres­sion por­teuse de modes de dé­ri­va­tions in­cons­cients qui met­tent le corps à l’exer­cice sur la piste d’une autre his­toire que celle de son en­traî­ne­ment à obéir. Nous y re­vien­drons dans les séances sui­vantes, grâce au tra­vail d’Oli­vier Bris­son, et de Vio­leta Sal­va­tierra.

Mais étant donné le tra­vail que nous livre au­jourd’hui Anouche Kunth, un tra­vail où la re­cherche ar­chi­vis­tique n’est pas dis­so­ciable d’un tra­vail d’in­ter­pré­ta­tion per­for­ma­tive de cette re­cherche, j’ai­me­rais in­tro­duire un autre re­gistre de ques­tions qui in­ter­ro­gent la cons­truc­tion de l’écri­ture comme fonc­tion ins­ti­tu­tion­nelle par Fou­cault et à sa suite par Ar­tières.
Ces ques­tions nais­sent di­rec­te­ment du champ lit­té­raire, car ce sont les écri­vains qui lo­gi­que­ment ont été les pre­miers à en­re­gis­trer cette ex­ten­sion de l’acte gra­phique à l’in­té­gra­lité de l’espace social. J’ai parlé de Mal­larmé, je pense bien sûr aussi à l’émer­gence de la figure de l’em­ployé aux écri­tures, dont le héros de Mel­ville, Bart­leby avec son I would prefer not to est la figure culmi­nante, ou à Kafka qui, dans Die Straf­ko­lo­nie, repère ce que cette ex­ten­sion au­to­rise à la dérive bu­reau­cra­tique des dé­mo­cra­ties mo­dernesVoir Herman Mel­ville, Bart­leby, le scribe, une his­toire de Wall Street, trad. fran­çaise de Noëlle de Cham­brun et Tan­crède Ra­mo­net, Paris, Édi­tions Li­ber­ta­lia, 2020 ; et Franz Kafka, Dans la co­lo­nie pé­ni­ten­tiaire et autres nou­velles, trad. fran­çaise de Ber­nard Lor­tho­lary, Paris, Flam­ma­rion, 2025 (ndlr)..
La lit­té­ra­ture a mis au point depuis les débuts de la mo­der­nité in­dus­trielle une cri­tique en acte de la tex­tua­li­sa­tion des pra­tiques en met­tant à l’épreuve la puis­sance de l’écri­ture comme tech­no­lo­gie po­li­tique de pou­voir. Je ci­te­rai Jacques Ran­cière (dans un texte peut-être adressé trente ans après à Der­rida et à Fou­cault) : « Telle est la sin­gu­la­rité de la notion d’écri­ture. Celle-ci ne se limite jamais à dé­sig­ner le simple tracé des signes, opposé à l’émis­sion vocale. Tout se passe comme si l’écri­ture tra­çait tou­jours beau­coup plus que les signes qu’elle aligne, comme si elle tra­çait en même temps un cer­tain rap­port des corps à leur âme, des corps entre eux et de la com­mu­nauté à son âme ; comme si elle sig­ni­fiait tou­jours un cer­tain par­tage du sen­sible, un rap­port dis­joint entre les oc­cu­pa­tions, les ma­nières d’être et les tons de la com­mu­nauté et de ses membres. Le mode propre de vi­si­bi­lité et de dis­po­ni­bi­lité de la lettre écrite brouille tout rap­port d’ap­par­te­nance lé­gi­time du dis­cours à l’ins­tance qui l’énonce, à celle qui doit le re­ce­voir et aux modes selon les­quels il doit être reçu, dont ils font au­to­ritéEx­trait de « Po­li­tiques de la lit­té­ra­ture », publié en 1996 dans « La so­cio­lo­gie saisie par la lit­té­ra­ture », n°26 des Ca­hiers de la re­cherche so­cio­lo­gique. »
Dans ce texte, Ran­cière donne comme exemple de ce brouil­lage par la lettre le style de Flau­bert. Re­li­sant Flau­bert, il montre la ma­nière dont la lit­té­ra­ture a in­té­rio­risé la gé­né­ra­li­sa­tion de l’acte gra­phique à l’en­semble de l’espace social, en fai­sant du style une dis­ci­pline dont la ré­gu­la­rité ma­chi­nique non seule­ment impose à l’auteur un idéal tor­tu­rant, mais impose aux objets qu’il traite à la ma­nière d’une ma­chine une uni­for­mité au regard de la­quelle toutes les re­pré­sen­ta­tions sont trai­tées comme une seule et même forme de la valeur. Dé­hié­rar­chi­sa­tion so­ciale des corps, équi­va­lence des af­fects, in­dif­fé­ren­cia­tion entre objets et sujets, jusqu’au moment où une scène de foire et une scène de sexe sont dé­crites de ma­nière équi­va­lente. D’où l’obs­cé­nité, d’où la con­dam­na­tion de Mme Bovary. Le style « dis­ci­pli­naire » brouille les va­leurs en ac­cor­dant au détail autant de valeur qu’au sujet du ta­bleau ou de la scène, fai­sant ainsi res­sor­tir un réel que la re­pré­sen­ta­tion « dé­mo­cra­tique » ne peut dé­sin­car­ner.

Et puis, autre va­riante de la même opé­ra­tion, mais cette fois à l’aval de cette mo­der­nité lit­té­raire, et ren­voyant aussi bien à l’épis­té­mo­lo­gie de la re­cherche qu’aux poé­tiques con­tem­po­raines, je men­tion­ne­rai le tra­vail de Franck Lei­bo­vici, in Des opé­ra­tions d’écri­ture qui ne disent pas leur nomFranck Lei­bo­vici, des opé­ra­tions d’écri­ture qui ne disent pas leur nom, Paris, Ques­tions Théo­riques, 2020, un livre qui étend encore la portée de cette gé­né­ra­li­sa­tion de l’acte gra­phique à l’en­semble des ac­ti­vi­tés so­ciales en s’in­té­res­sant aux écri­tures sans au­teurs, et donc sans valeur eu égard aux hié­rar­chies es­thé­tiques et so­ciales. Le tra­vail de Lei­bo­vici dans ce livre porte sur les écri­tures con­tem­po­raines qui par­tent de l’en­re­gis­tre­ment au­to­ma­tisé de toutes les traces et qui en font non seule­ment une dis­ci­pline né­ces­saire, mais la con­di­tion de leur exer­cice.
A partir de cette uni­ver­sa­li­sa­tion de l’en­re­gis­tre­ment, écrit Lei­bo­vici, « toutes les pra­tiques d’écri­ture se doi­vent d’être posées sur un seul et même plan de saisie », et cela de ma­nière à « con­si­dé­rer nos pra­tiques d’écri­ture or­di­naires non dans leur rap­port à une quel­conque norme ou no­blesse que re­pré­sen­te­rait la lit­té­ra­ture, mais sim­ple­ment comme des ac­tions. » Ce qui per­met­trait en retour de « rendre vi­sible la part de nos ac­tions or­di­naires qui peu­vent être dé­crites comme des opé­ra­tions d’écri­ture. »
Ces pra­tiques non auc­to­riales or­di­naires qui sont à ranger aussi bien au re­gistre de l’action qu’à celui de l’écri­ture, ce sont les gestes de re­co­pier, com­pi­ler, dé­cou­per-coller, re­trou­ver-tra­duire, re­pu­blier-dé­pla­cer, trans­crire-ra­len­tir, in­dexer-tagger… ac­tions qui font l’or­di­naire des scrip­teurs que nous sommes.

Ces gestes, ce sont no­tam­ment et par ex­cel­lence les gestes que l’ar­chi­viste opère sur le do­cu­ment lorsqu’il ou elle le re­co­pie, le trans­crit, le tra­duit, le réin­sère en le citant, mais ce sont aussi les gestes que cet·te ar­chi­viste repère et cherche à re-pro­duire dans le do­cu­ment : en mon­trant que cette ar­chive est elle-même issue d’actes de re­co­piage, com­pi­la­tion, trans­crip­tions, ci­ta­tions, tra­duc­tions, etc. Ces ac­tions, une fois re­pé­rées, font de ce do­cu­ment un ter­ri­toire d’opé­ra­tions, un site dont il de­vient pos­sible de faire émer­ger non seule­ment les ac­tions, mais les si­tua­tions qui ont rendu né­ces­saires de telles ac­tions. Elles lais­sent de­vi­ner der­rière le texte la pré­sence d’agents qui ont in­ter­polé, re­co­pié, re­pu­blié, dé­placé, tra­duit tels textes plutôt que d’autres pour des rai­sons qu’il de­vient pos­sible d’ex­plo­rer.
Ce qui se trouve révélé dans le texte ainsi pro­duit ce sont les traces d’agen­ti­vi­tés in­vi­sibles, ré­vé­la­trices de si­tua­tions jusque-là insues, et qui trans­met­tent la pré­sence de col­lec­tifs jusque-là ou­bliés dont « le » texte de­vient alors la preuve d’exis­tence. D’où que Lei­bo­vici nomme à la suite de Eyal Weiz­man ces pra­tiques : « fo­ren­siques ». Elles con­sis­tent à opérer le relevé de mé­dia­tions in­vi­sibles, de gestes élé­men­taires exé­cu­tées par des mains in­vi­sibles, de tout un petit peuple de ma­nu­ten­tion­naires de l’écri­ture sans lequel le « Texte » n’exis­te­rait pas. Si l’écri­ture est bien une des fonc­tions ins­ti­tuantes ma­jeures des so­cié­tés mo­dernes oc­ci­den­tales, comme je l’es­quisse ce matin, parler comme le fait De­leuze à propos du phé­no­mène ins­ti­tu­tion­nel de « sys­tème or­ga­nisé de moyens » fait l’im­passe sur les mé­dia­tions vi­vantes où con­siste la fonc­tion ins­ti­tuante, ins­ti­tu­trice de la di­vi­sion in­di­vidu/col­lec­tif. Mé­dia­tions que l’on ne sau­rait ré­duire à de simples moyens du simple fait de leur hé­té­ro­gé­néité non pres­crip­tible, non or­ga­ni­sable, et encore moins sys­té­ma­ti­sable. 

De ces ana­lyses dé­coule une re­prise cri­tique du con­cept de dis­ci­pline, de l’idée que les corps pour­raient être mis col­lec­ti­ve­ment à l’équerre, pris dans un même moule, et qu’ils l’ont été no­tam­ment et prin­ci­pa­le­ment par l’ex­ten­sion des pra­tiques gra­phiques à l’en­semble de la po­pu­la­tion, idée qui sup­pose l’im­ma­nence du social à lui-même : quelque chose comme un corps social sur lequel la ma­chine dis­ci­pli­naire pour­rait s’exer­cer sans en­traves, qu’elle pour­rait as­sem­bler, ou, pour le dire au­tre­ment : ins­ti­tuer. La notion de dis­ci­pline sup­pose que les corps en so­ciété sont comme alig­nés sur une seule et même scène, celle du social, et elle fait de la raison gra­phique le moteur de cette ho­mo­gé­néi­sa­tion du social, là où se con­fron­tent une plu­ra­lité de gestes, une di­ver­sité de ré-écri­tures, ou­vrant sur une mul­ti­pli­cité de scènes.
En s’ap­puyant sur la per­for­ma­ti­vité d’écri­tures aussi di­verses que le roman flau­ber­tien et le poème ready-made, la double pers­pec­tive que nous venons d’ouvrir, celle du style, d’un côté, celle de l’ar­chéo­lo­gie de l’autre, ren­voie l’écri­ture à son geste d’ar­ti­cu­la­tion, et non à son effet de pro­gram­ma­tion. Elle ques­tionne depuis les pra­tiques écri­vantes l’idée qu’il y aurait « une » scène de la re­pré­sen­ta­tion, « un » ordre du dis­cours  Et tou­jours à partir de ces pra­tiques, sig­nale la ma­nière dont ces pra­tiques peu­vent être in­ner­vées par la puis­sance ins­ti­tuante de l’hé­té­ro­gène.

Alors, notre in­vi­tée.
Anouche Kunth  s’im­plique depuis déjà plu­sieurs années de ma­nière per­for­ma­tive dans la cons­truc­tion des ar­chives qu’elle étudie, en les ex­po­sant, en les fil­mant, en les vo­ca­li­sant, pour mieux les (faire) tou­cher, les (faire) voir, les (faire) en­tendre. Elle est par­ve­nue ainsi à l’exact con­traire de ce qui aurait pu de­ve­nir une mise en scène (et en ordre) des « vies dé­chi­rées » des émi­grés ar­mé­niens dont le déni du gé­no­cide de 1915 puis le traité d’Alexan­dro­pol en 1920 avaient fait des apa­trides. Culti­vant, grâce à cette pra­tique per­for­ma­tive mul­ti­mé­dia, une at­ten­tion quasi té­lé­pa­thique à l’épais­seur de quelques rares do­cu­ments au bord de l’ef­fa­ce­ment, elle a fait lever dans ces ar­chives un sé­di­ment plus ancien encore que les rares do­cu­ments qui au fil des ma­la­dies, des morts, des de­mandes d’aide, d’asile, con­sig­nent la pré­sence de ces per­sonnes sur le ter­ri­toire fran­çais. Ce sont les voix de quelques tra­vail­leuses so­ciales qui, dé­lé­guées par la SSAÉL’as­so­cia­tion Sou­tien, so­li­da­rité et ac­tions en faveur des émi­grants (ndlr)., écri­vi­rent et échan­gè­rent leurs ex­pé­riences pour té­moig­ner de leurs ren­contres avec les pas­sa­gers ar­mé­niens échoués dans leur bureau de for­tune sur le port de Mar­seille. Anouche Kunth a re­trouvé ainsi la trace d’écri­tures qui bien avant que ces vies ne soient en­re­gis­trées cons­trui­sent pour elles, au tra­vers de leurs échanges, un récit ha­bi­table, une his­toire com­mune, au nom de la­quelle re­ven­di­quer un statut.

Ca­the­rine Perret / Flo­rent La­hache

Cor­res­pon­dance

Chère Ca­the­rine,

on fait quelque chose d’un peu in­ha­bi­tuel en pu­bliant les notes in­tro­duc­tives du sé­mi­naire que tu tiens cette année à La Mé­na­ge­rie de Verre, qui s’in­ti­tule « Des pra­tiques cli­niques aux pra­tiques so­ciales : micro-ré­vo­lu­tions dans les ins­ti­tu­tions psy­chia­triques et édu­ca­tives (1945…) ». En l’oc­cur­rence, ces notes in­tro­duc­tives sont suf­fi­sam­ment écrites pour fonc­tion­ner comme un texte ; mais c’est avant tout leur ri­chesse théo­rique qui nous a donné envie de les pu­blier. Cela ap­pelle ce­pen­dant quelques éclai­rages. Vou­drais-tu dire un mot de la tra­jec­toire de ce sé­mi­naire que tu animes depuis 2020 ? À quelle né­ces­sité as-tu sou­haité ré­pondre en l’ini­tiant, à quels manques ou à quels pro­blèmes spé­ci­fiques de la cli­nique au­jourd’hui ?
Si tu veux bien te prêter au jeu de la cor­res­pon­dance, j’en serais ravi; et j’au­rais cer­tai­ne­ment d’autres ques­tions à te poser dans le fil de l’échange pour entrer dans les enjeux du sé­mi­naire pro­pre­ment dit.
Je t’em­brasse,

Flo­rent


Cher Flo­rent,

en dé­cembre der­nier, je t’avais pro­posé d’in­ter­ve­nir avec le ci­néaste Joris La­chaise dans le sé­mi­naire que je cons­truis depuis 2020 avec ami·es, invité·es, par­ti­ci­pant·es de tous ho­ri­zons. Débuté sous l’égide du CIPh, ce tra­vail se pour­suit grâce au sou­tien de la Mé­na­ge­rie de Verre sui­vant la seule lo­gique de l’offre que j’en fais et de la de­mande dont té­moigne la pré­sence des un·es et des autres. 
Alors quelle né­ces­sité à cette en­tre­prise qui n’a plus d’ins­ti­tu­tion­nel que son lieu d’ac­cueil, un espace dédié à la per­for­mance et à la danse con­tem­po­raine ? Et quelle tra­jec­toire depuis main­te­nant six ans ? 
Im­pos­sible de te ré­pondre en « un mot » ! Mais tes ques­tions tombent bien en cette fin d’année où il s’agit de re­for­mu­ler le projet et l’envie me prend de ne pas es­qui­ver cette oc­ca­sion de faire le point…

Au départ, il y a eu mon livre sur Fer­nand De­ligny et l’ex­plo­ra­tion de l’ar­rière-plan his­to­rique de sa « ten­ta­tive » : la nais­sance si­mul­ta­née, après la Se­conde Guerre mon­diale, de la psy­cho­thé­ra­pie ins­ti­tu­tion­nelle, du dé­sa­lié­nisme et de l’an­tip­sy­chia­trie, trois ex­pres­sions d’une ré­vo­lu­tion qui mit fin à l’alié­nisme rég­nant dans les asiles. 
À la même époque, je fré­quente un Centre Médico-Psy­cho­lo­gique encore animé par l’esprit du dé­sa­lié­nisme et de la psy­chia­trie de sec­teur où j’ex­pé­ri­mente les enjeux cli­niques de cette psy­chia­trie cri­tique. Et où je mesure les me­naces qui pèsent sur les pra­tiques de la folie nées dans les années 60. Ces pra­tiques sa­vantes, sub­tiles, mul­ti­dis­ci­pli­naires, par dé­fi­ni­tion col­lec­tives sup­po­sent des con­di­tions éco­no­miques que l’al­liance entre la po­li­tique ges­tion­naire néo­li­bé­rale et le ma­na­ge­ment sau­vage a pro­gres­si­ve­ment dé­truites, sans parler de l’idéo­lo­gie de la per­for­mance qui pré­tend im­po­ser normes, pro­jets de vie et in­clu­si­vité, là où il s’agi­rait de res­pec­ter l’al­té­rité des modes de vie et d’oser l’ac­cueil de sujets souf­frant avant tout d’iso­le­ment . 
Tou­jours à la même époque, en 2020, il y a le pre­mier con­fi­ne­ment : et avec lui l’émer­gence d’un désir de col­lec­tif dont la portée exis­ten­tielle fait écla­ter les bornes so­cio­lo­giques du mou­ve­ment des gilets jaunes qui avait marqué l’au­tomne pré­cé­dent. 

La pro­po­si­tion inau­gu­rale de cette psy­chia­trie cri­tique, à savoir que le soin com­mence avec l’in­ven­tion du col­lec­tif soig­nant et que les lo­giques trans­fé­ren­tielles au sein d’un tel col­lec­tif en sont les seuls vrais outils, pre­nait dans ce con­texte un sens qui allait au-delà de la seule sphère de la psy­chia­trie. Il me sem­blait pré­cieux de re­prendre le fil de cette his­toire et d’en penser à la fois les ap­ports et les apo­ries dans une con­jonc­ture très dif­fé­rente, où con­trai­re­ment à l’après-guerre qui avait fait de la cons­truc­tion du champ sa­ni­taire et social un des pi­liers de la « re­cons­truc­tion », les ins­ti­tu­tions de ser­vice public, au­tre­ment dit les or­ganes sup­po­sés ré­gu­ler la vio­lence so­ciale, sont ani­mées par la même vio­lence ges­tion­naire et idéo­lo­gique que les or­ga­nismes privés. 

Six ans plus tard, alors que s’ame­nuise l’espoir que l’épreuve du covid en­traî­ne­rait une re­lance des éner­gies dé­mo­cra­tiques et qu’au con­traire dans les dé­mo­cra­ties, l’État de droit est menacé par l’État lui-même (je pense à la po­li­tique mi­gra­toire no­tam­ment), ou, pour le dire au­tre­ment, alors que la menace fas­ciste se pré­cise même en Europe, le sou­ve­nir s’impose que la ré­flexion sur le col­lec­tif comme an­ti­dote à l’ins­ti­tué qui anima la psy­chia­trie cri­tique après-guerre pro­cé­dait di­rec­te­ment d’un en­ga­ge­ment po­li­tique pour lequel la lutte contre le fas­cisme et la re­con­nais­sance de la folie comme part ina­lié­nable de l’humain ne fai­saient qu’un. Et cela aussi bien pour le co-fon­da­teur du POUM qu’était Fran­çois Tos­quelles que pour le mi­li­tant com­mu­niste qu’était Lucien Bon­nafé, l’un et l’autre à l’ori­gine de l’ex­pé­rience de Saint-Alban durant la Se­conde Guerre mon­diale. 

A un moment où il de­vient dif­fi­cile de dé­par­ta­ger l’ar­rière-plan eu­gé­niste qui porte la nou­velle cause po­li­tique que serait la « santé men­tale »  et la re­cru­des­cence des cou­rants fas­cistes en Europe comme aux US, la ma­nière dont ces ré­sis­tants pen­sè­rent le col­lec­tif à partir de la folie, de sa puis­sance hé­té­ro­gène (et non à partir d’un « nous » pré­dé­fini)  invite à penser les pos­sibles de la si­tua­tion ac­tuelle à partir du ma­laise dans la ci­vi­li­sa­tion dont té­moigne la souf­france des pa­tients que nous ren­con­trons, et non à partir de so­lu­tions toutes trou­vées.

Je t’em­brasse,

Ca­the­rine


Chère Ca­the­rine,
merci beau­coup pour ta ré­ponse. Si tu veux bien, j’ai­me­rais te poser une se­conde ques­tion, encore assez gé­né­rale, tou­chant cette fois à ta propre tra­jec­toire in­tel­lec­tuelle. On se con­naît depuis un moment, j’ai été ton étu­diant à Nan­terre au début des années 2000, et j’ai pu as­sis­ter depuis à cer­tains de tes dé­pla­ce­ments. Je me de­mande com­ment tu les res­sai­si­rais au­jour­d’hui. En l’oc­cur­rence, tu viens de la phi­lo­so­phie es­thé­tique, que tu as en­seig­née long­temps à l’uni­ver­sité ; la psy­cha­na­lyse était un appui ré­cur­rent dans tes re­cherches, mais comme à l’ar­rière-plan. Au­jourd’hui, la pers­pec­tive se ren­verse : tu es ana­lyste, c’est depuis cet espace que tu tiens ce sé­mi­naire, et ce sont les enjeux es­thé­tiques qui semblent te servir d’appuis se­con­daires. Qu’est-ce que cela im­plique de ré­flé­chir aux de­ve­nirs des ins­ti­tu­tions psys avec ce bagage des pra­tiques ar­tis­tiques ? Quels genres de res­sources pré­sen­tent-elles pour penser les enjeux cli­niques et leurs con­textes ?

Je t’em­brasse,

Flo­rent


Cher Flo­rent,

telle que j’en­tends ta ques­tion, es­thé­tique et psy­cha­na­lyse se­raient des dis­ci­plines et c’est comme si j’avais in­versé au cours du temps la ma­jeure et la mi­neure, la psy­cha­na­lyse pre­nant le pas sur l’es­thé­tique après avoir été en sous-main tandis que celle-ci pas­se­rait à l’ar­rière-plan. Si je vou­lais rester sur le ter­rain des dis­ci­plines, je te dirais que le pont s’est fait par l’an­thro­po­lo­gie du corps, Mauss et Leroi-Gou­rhan no­tam­ment. Mais je suis un animal sinon in­dis­ci­pliné… du moins assez peu dis­ci­pli­naire. La cons­truc­tion d’une ques­tion ne se fait pas né­ces­sai­re­ment dans les termes de la dis­ci­pli­na­ri­sa­tion des sa­voirs. Une autre pos­si­bi­lité est qu’étant donné une cer­taine si­tua­tion (bio­gra­phique, géo­gra­phique, lin­guis­tique, his­to­rique), et en fonc­tion d’une for­ma­tion donnée par cette si­tua­tion, le désir pre­mier soit de prendre po­si­tion face à cette si­tua­tion, ce qui ne peut se faire qu’en choi­sis­sant un ter­ri­toire à ha­bi­ter. 
Tel fut mon cas à la fin des années 70 lorsque je choi­sis de tra­vail­ler dans le sil­lage de Walter Ben­ja­min et de la théo­rie cri­tique al­le­mande, au­tre­ment dit de pen­seurs qui mar­chaient sur deux jambes, la jambe marxiste qui in­cluait sciences so­ciales et psy­cha­na­lyse et la jambe es­thé­tique qui ne dis­so­ciait pas l’art de la culture. Telle était la prise de po­si­tion, cri­tique et ma­té­ria­liste, qui me con­dui­sit lo­gi­que­ment, ou en tout cas marxis­te­ment, à la re­cherche de modes d’ac­ti­va­tion pra­tiques que j’ai trou­vées dans le champ alors très vivace de l’art con­tem­po­rain.

En­suite vien­nent les cir­cons­tances. Quand j’ai com­mencé à pu­blier, au début des années 80, le champ es­thé­tique était le ter­ri­toire où s’était ré­fu­giée une grande partie de la phi­lo­so­phie non aca­dé­mique. Les enjeux dé­bat­tus dans le champ de l’art in­ter­na­tio­nal in­ter­ro­geaient l’évo­lu­tion du ca­pi­ta­lisme con­tem­po­rain et la place qu’y pre­nait « l’objet-dard » pour parler comme Du­champ. Des formes, et des enjeux nou­veaux comme l’im­por­tance de l’ex­po­si­tion ou de l’ar­chive, in­vi­taient à es­sayer de nou­veaux outils cri­tiques. 
Lacan mort, la psy­cha­na­lyse con­nais­sait un moment qui ne con­cer­nait que les in­té­res­sés, pas une dé­bu­tante comme moi, ac­ca­blée par ces his­toires de scis­sion et d’écoles… la dis­cus­sion res­tait con­fi­née en France, en tout cas, et dans les écoles, à une pra­tique normée par un savoir phi­lo­lo­gique dont l’ex­pé­rience cli­nique sem­blait ab­sente. Sur­tout, elle s’ap­puyait sur une culture reçue, la culture uni­ver­si­taire, et s’adres­sait à un public in­tel­lec­tuel « bour­geois » hos­tile au mé­lange des genres, et des classes, comme l’avait bien vu Robert Castel dans son livre sur « le psy­cha­na­lysme ». Théo­ri­que­ment, peu de choses émer­geaient sinon des re­lec­tures raf­fi­nées re­trai­tant à l’infini le ma­té­riau freu­dien. 

Lors de la pre­mière dé­cen­nie du XXIᵉ siècle ce­pen­dant, c’est comme si le pla­teau avait bougé. La scène avait changé : le dé­ve­lop­pe­ment de la « re­cherche » dans le champ ar­tis­tique auquel j’avais pour­tant œuvré autant dans l’uni­ver­sité que dans les écoles d’art m’a semblé se trans­for­mer en nouvel aca­dé­misme ar­tis­tique, où pa­ra­doxa­le­ment les ques­tions posées par l’his­toire des formes, les ques­tions for­melles, celles qui m’in­té­res­sent, parce que la pré­ci­sion des formes est la trace de la vio­lence qu’elles ten­tent de sur­mon­ter, étaient de­ve­nues se­con­daires, comme si on avait oublié leur valeur de symp­tôme pour ac­cé­der aux enjeux con­tem­po­rains. Tu te sou­viens peut-être du sé­mi­naire sur « For­ma­lisme et mi­ni­ma­lisme » que j’ai donné durant ces années-là à Nan­terre. 
Qu’est-ce que l’aban­don de ces ques­tions de formes dans le champ es­thé­tique et cri­tique disait de l’in­dif­fé­rence oc­ci­den­tale face au gé­no­cide des tutsi, à la guerre d’Irak, aux atro­ci­tés de Guan­ta­namo et d’Abou Ghraib, à la lé­ga­li­sa­tion de la tor­ture par les États-Unis, à la guerre du Liban… mais aussi à la po­li­tique sé­cu­ri­taire de Sar­kozy, et à son impact sur le ton de la vie pu­blique ?
Les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions contre la Nuit Sé­cu­ri­taire lan­cées dès 2007 depuis le champ de la psy­chia­trie firent écho à ces ques­tions et avec elles un autre in­ves­tis­se­ment de la psy­cha­na­lyse. Warum Krieg ? La ques­tion posée à Freud, sur la­quelle s’ouvre L’en­seig­ne­ment de la tor­ture, le livre écrit sous le choc de la lec­ture de Jean Améry, re­vient alors pour moi en force et avec elle le sen­ti­ment que le décor a changé, que la psy­cha­na­lyse peut re­de­ve­nir un outil cri­tique, « un né­ces­saire » utile dans un con­texte où le dé­chaî­ne­ment de la vio­lence éta­tique et le ma­tra­quage par l’in­for­ma­tion tend à rendre de plus en plus dif­fi­cile ce que Freud ap­pe­lait le « Kul­tu­rar­beit », le tra­vail de la culture », cette éner­gie de sé­di­men­ta­tion et de dé­pla­ce­ment qui permet l’éla­bo­ra­tion de cette vio­lence, son re­tour­ne­ment contre elle-même, voire son ex­ploi­ta­tion. Un tra­vail dont les pra­tiques ar­tis­tiques sont des chan­tiers à ciel ouvert si je puis dire, d’où leur in­té­rêt pour en­vi­sa­ger ce qui dans les pra­tiques cli­niques relève de la même éner­gie créa­trice, ins­ti­tuante, ci­vi­li­sa­trice. 

Ca­the­rine


Chère Ca­the­rine,
je t’adresse une der­nière ques­tion, un peu plus longue cette fois, parce qu’elle est d’abord moins une ques­tion qu’une ma­nière de dé­plier pour moi les enjeux de ton sé­mi­naire de cette année.
Celui-ci s’adresse aux cli­ni­ciens, mais il in­té­resse aussi les écri­vains, et disons les « écri­vants » comme les qua­li­fiait Roland Barthes ‒ toutes celles et ceux qui ont partie liée à l’écri­ture dans leur pra­tique, y com­pris dans son ver­sant le plus fonc­tion­nel. Penser po­li­ti­que­ment l’écri­ture est un im­pé­ra­tif qui s’est fait sentir depuis au moins une ving­taine d’années, no­tam­ment par le biais de la poésie. Je pense par exemple au re­cueil Toi aussi, tu as des armes, publié en 2011, à la tra­jec­toire de gens comme Na­tha­lie Quin­tane ou Jean-Marie Gleize, jusqu’à la jeune gé­né­ra­tion de poètes con­tem­po­rains. Cet im­pé­ra­tif s’est ra­di­ca­lisé avec les des­truc­tions po­li­tiques du moment, les con­di­tions ma­té­rielles com­plè­te­ment dé­gra­dées des écri­vains, la pres­sion éco­no­mique qui s’exerce par­tout sur la culture au­jourd’hui. Pour­tant, on a pu avoir le sen­ti­ment que la né­ces­sité de penser po­li­ti­que­ment l’écri­ture s’est sou­vent ré­duite à des for­mules in­can­ta­toires, de l’ordre de « écrire, c’est ré­sis­ter », sans qu’on sache vrai­ment à quoi, ni com­ment. 
Il me semble que la ma­nière dont tu pro­blé­ma­tises ici l’écri­ture par­vient à sur­mon­ter cette dif­fi­culté. Pour cela, tu opères un chan­ge­ment de focale : au lieu de penser l’écri­ture depuis sa place forte (la lit­té­ra­ture), tu la saisis dans le large éven­tail de ses pra­tiques so­ciales et leur his­to­ri­cité. Prise en ce sens, l’écri­ture ap­pa­raît comme le lieu d’un rap­port de pou­voir, un outil du con­trôle dis­ci­pli­naire ‒ tu te sers du con­cept de « pa­nop­tique gra­phique » pro­posé par Phi­lippe Ar­tières pour le faire voir. Dès lors que l’écri­ture est posée dans cette am­bi­va­lence, on saisit mieux le genre de ré­sis­tances dont elle peut être l’oc­ca­sion, aussi bien dans ses pra­tiques or­di­naires, sau­vages, que dans ses formes éla­bo­rées, ins­ti­tuées, pro­pre­ment lit­té­raires.
Mais sans doute que les choses ne se sont pas pré­sen­tées pour toi dans l’ordre que j’in­dique. Ton point de départ n’est pas dans la lit­té­ra­ture, mais dans les pra­tiques ins­ti­tu­tion­nelles. Pour­quoi avoir choisi cet angle par­ti­cu­lier de l’écri­ture dans ton sé­mi­naire de cette année ? Pour quelles rai­sons l’in­ter­sec­tion entre écri­ture et ins­ti­tu­tion t’est-elle ap­pa­rue per­ti­nente à in­ter­ro­ger ? Et jusqu’où élar­gis-tu le con­cept d’écri­ture, puisque tu y inclus du cor­po­rel, des images, des at­ti­tudes ?

Fl-


Cher Flo­rent,
si tu le veux bien, je vais pro­fi­ter de ta ques­tion pour in­tro­duire au texte que tu sou­haites pu­blier dans ce pre­mier numéro de Cru­soer. Il s’agit de l’envoi de la pre­mière séance du sé­mi­naire tenu en 2025–2026. Un envoi que je te livre « tel quel », malgré son statut bâtard puisque sa fonc­tion est à la fois de faire le pont entre deux ses­sions, sé­pa­rées en l’oc­cur­rence par les va­cances d’été, et d’offrir un lieu pour le tra­vail d’un·e autre, en l’oc­cur­rence la pra­tique per­for­ma­tive et scrip­tu­raire dé­ve­lop­pée par l’his­to­rienne et cher­cheuse au CNRS, Anouche Kunth, au­trice de Au bord de l’ef­fa­ce­ment (2023). 

Anouche Kunth tra­vaille sur les rares ar­chives ins­ti­tu­tion­nelles qui ont gardé trace du destin des sur­vi­vant·e·s du gé­no­cide ar­mé­nien. Ar­ri­vés sur le port de Mar­seille après la Pre­mière Guerre mon­diale, ces gens sont dé­sor­mais apa­trides, ils n’ont plus de pa­piers, ou ceux qu’ils ont n’ont plus de valeur, et ils au­raient perdu tous droits à la re­con­nais­sance de leur exis­tence, si quelques ac­ti­vistes tra­vail­lant pour le Ser­vice social d’aide aux émi­grants ne s’étaient donné pour mis­sion d’écrire ces exis­tences dé­sem­pa­rées aux­quelles elles s’ef­for­çaient de porter se­cours. Le sé­mi­naire a été l’oc­ca­sion pour Anouche d’ex­pé­ri­men­ter une pra­tique mixte qui via le film, le geste, la voix, per­forme ce que le texte ar­chivé ne dit pas à une lec­ture ca­no­nique qui se con­ten­te­rait de sa lit­té­ra­lité : ce qu’Anouche nomme « le clair obscur des vies dé­chi­rées ». Ce qui dans une écri­ture a priori ad­mi­nis­tra­tive tend en réa­lité à rendre ces vies scrip­tibles de sorte qu’elles de­vien­nent en­re­gis­trables. 

Le propos du sé­mi­naire n’a pas, tu le vois, pour objet la lit­té­ra­ture. Si j’en suis venue à abor­der l’écri­ture, c’est en pen­sant aux mil­lions de post-its, plan­nings, avis, graf­fi­tis, af­fi­chettes, avis de nais­sance, ar­ticles dé­cou­pés et pu­nai­sés que depuis des dé­cen­nies j’évite de lire dans les ins­ti­tu­tions où j’ai tra­vaillé : uni­ver­si­tés, écoles d’art et centres d’art, lieux d’ac­cueils, CMPP, CMP… et j’en passe. Des ins­crip­tions né­gli­gées qui en sa­tu­rant l’espace public té­moig­nent de ce que l’écri­ture est d’abord le nom d’une tech­no­lo­gie uti­li­sée depuis le XIXᵉ siècle pour ins­truire, au­tre­ment dit pour as­sem­bler les po­pu­la­tions en les dotant d’un même équi­pe­ment. En pre­mier lieu les po­pu­la­tions eu­ro­péennes qu’il s’agis­sait de cons­ti­tuer en na­tions sou­ve­raines fon­dées sur la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique et donc la lec­ture du jour­nal, et le vote, et les po­pu­la­tions à co­lo­ni­ser, les peuples encore dits « sans écri­ture » (et donc sans his­toire avec un grand H) au nom d’une con­cep­tion pho­no­lo­gique qui voit dans l’écri­ture la trans­crip­tion pho­né­tique, la trans­lit­té­ra­tion de la parole. J’amorce ainsi la ré­ponse à ta der­nière ques­tion à savoir : quelle ex­ten­sion je donne à la notion d’écri­ture ? Une ex­ten­sion pro­por­tion­nelle à l’ex­ten­sion que prend le con­cept d’écri­ture dès lors que l’on s’af­fran­chit du cadre cultu­rel, lar­ge­ment cri­ti­qué depuis Leroi-Gou­rhan, qui fait de l’écri­ture la pure et simple trans­crip­tion al­pha­bé­tique des sons émis par la voix. Mettre en ques­tion le ca­rac­tère oc­ci­den­talo-centré de cette con­cep­tion de l’écri­ture encore do­mi­nante quoique dé­pas­sée par l’an­thro­po­lo­gie permet d’en­vi­sa­ger comme « écri­ture » des modes d’ar­ti­cu­la­tion du geste et de la parole qui en­ga­gent des pra­tiques pen­sées jusque-là comme ico­niques, mi­mé­tiques ou cor­po­relles.

Mon propos est centré par la ques­tion de l’ins­ti­tu­tion, à partir no­tam­ment de ce que De­leuze en es­quisse dans l’in­tro­duc­tion à la petite an­tho­lo­gie que lui avait com­man­dée Georges Can­guil­hem en 1963, Ins­tinct et Ins­ti­tu­tion. Son préa­lable est que les ins­ti­tu­tions se­raient aux hommes ce que les ins­tincts sont aux ani­maux, dans la mesure où – je résume – les sujets hu­mains ne sau­raient se con­ten­ter de la seule sa­tis­fac­tion de leurs be­soins : leur désir est régi par des normes qui so­cia­li­sent ces be­soins en mé­dia­ti­sant leur sa­tis­fac­tion. En té­moig­nent les cultures dont nous sommes l’ex­pres­sion vi­vante : elles sont la preuve de ce que la sa­tis­fac­tion de nos désirs dépend d’im­pé­ra­tifs in­dé­pen­dants de la nature. 

Ce texte de De­leuze es­quisse ainsi un plan de coupe à partir duquel j’en­vi­sage l’ins­ti­tuant comme ce qui ar­chi­tec­ture in­dé­fec­ti­ble­ment les mon­tages de l’in­di­vi­duel et du social. Fou­cault a fourni une des for­mules de ce mon­tage dans son ap­proche des tech­no­lo­gies du pou­voir. Je pense bien sûr à Sur­veil­ler et punir, mais éga­le­ment à l’ar­ticle de Phi­lippe Ar­tières dont tu parles, « Le Pa­nop­tique gra­phique » qui cons­ti­tue la suite lo­gique de la sec­tion que dans Sur­veil­ler et Punir Fou­cault con­sacre à la dis­ci­pline mo­derne. Ar­tières y en­vi­sage l’écri­ture comme une tech­no­lo­gie qui en ins­trui­sant les corps via l’ap­pren­tis­sage de l’écri­ture et de la lec­ture, gé­né­ra­lise la dis­ci­pline à l’en­semble des po­pu­la­tions eu­ro­péennes au XIXᵉ et au XXᵉ siècle. L’écri­ture ins­ti­tue ces corps iden­ti­que­ment, sui­vant un même plan de coupe, un même prin­cipe d’in­di­vi­dua­tion et d’as­sem­blage.

Mon propos se dégage pour­tant de l’ap­proche d’Ar­tières. L’ins­ti­tu­tion, posée comme ar­chi­tec­to­nie, ne se réduit pas aux tech­no­lo­gies du pou­voir qui sont au prin­cipe de sa con­sis­tance. Elle sup­pose avec ces tech­no­lo­gies des pra­tiques so­ciales qui, dès lors qu’elles sont ex­pé­ri­men­tées et sen­ties par les in­di­vi­dus comme le vec­teur de leur ap­par­te­nance au col­lec­tif, nour­ris­sent une culture de l’in­sou­mis­sion. Au cœur des usages, de ce que Michel de Cer­teau ap­pelle « l’in­ven­tion du quo­ti­dien », per­siste la trace de ce qu’il ap­pe­lait des hé­té­ro­gra­phies, con­cept dont j’ai tenté cette année d’étendre la portée en in­vi­tant des auteur·ices aussi dif­fé­rent·es que Anouche Kunth, Joris La­chaise, Oli­vier Bris­son, Vio­leta Sal­va­tierra, Ra­phaella Cuc­ci­niello, Au­ré­lie Mossé, Marina Le­drein et Anne Bois­sière.

Pour re­ve­nir à la nature des pages in­tro­duc­tives que je te livre pour la revue, je les écris avant chaque sé­mi­naire de ma­nière à as­su­mer sans faire de chi­chis ce qu’a d’ins­ti­tu­tion­nel la forme-sé­mi­naire. Le texte qui suit n’est donc pas la trans­crip­tion d’une parole qui l’aurait pré­cédé. Ni un texte ar­rangé. C’est exac­te­ment, sinon tout, ce que j’ai dit ce jour-là à la Mé­na­ge­rie de Verre, un im­mense ate­lier dont les stu­dios ouvrent sur le ciel, idéal pour qui cherche en quelques phrases à des­si­ner un espace, à poser quelques pierres d’at­tente, à lancer des appâts pour voir ce qui mord…

En te don­nant l’ou­ver­ture de cette année pour le numéro inau­gu­ral de Cru­soer, une revue encore sans his­toire, et dont la ré­cep­tion n’est pas pré­dé­ter­mi­née par des at­ten­dus, je reste fidèle à l’allure de ces envois où l’adresse tient lieu de sup­port. Tel n’était-ce pas le sens du projet de Ro­bin­son ? Dé­cou­vrir celui qui ne l’at­ten­dait peut-être pas : Ven­dredi ?

Ca­the­rine