Comment subvertir la fonction disciplinaire des institutions ? Les réformes néo-libérales ayant achevé de rendre détestable ce qui reste de celles-ci, l’affaire n’est pas mince ; elle n’en est pas moins urgente. Un précédent peut nous y aider : dans les années d’après-guerre, la réflexion sur les institutions avait en effet ouvert un terrain de recherche particulièrement inventif, arpenté par des penseurs qui en étaient également des praticiens. Les noms de François Tosquelles, Lucien Bonnafé, Fernand Deligny, Jean Oury, Félix Guattari ou Georges Lapassade viennent à l’esprit en même temps que celui d’un lieu comme La Borde. Se souvient-on que la pensée de ces praticiens est née des luttes antifascistes des républicains espagnols et des résistants français ? Cela explique peut-être l’intérêt que l’époque porte à leurs démarches. Les coordonnées du présent étant fort différentes, en reprendre le fil impose cependant un travail épistémologique à part entière.
Catherine Perret tient depuis 2020 un séminaire qui entend répondre à cette ambition. Né dans le cadre du Collège International de Philosophie, il se poursuit depuis 2024 « hors cadre », mais accueilli par La Ménagerie de Verre. Crusoer publie ici les notes introductives qu’elle a rédigées pour la séance d’ouverture de l’année 2025–2026, ainsi qu’une correspondance avec Florent Lahache où elle revient sur les raisons qui l’ont amenée à engager ce travail, seule et avec d’autres.
Comment subvertir la fonction disciplinaire des institutions ? Les réformes néo-libérales ayant achevé de rendre détestable ce qui reste de celles-ci, l’affaire n’est pas mince ; elle n’en est pas moins urgente. Un précédent peut nous y aider : dans les années d’après-guerre, la réflexion sur les institutions avait en effet ouvert un terrain de recherche particulièrement inventif, arpenté par des penseurs qui en étaient également des praticiens. Les noms de François Tosquelles, Lucien Bonnafé, Fernand Deligny, Jean Oury, Félix Guattari ou Georges Lapassade viennent à l’esprit en même temps que celui d’un lieu comme La Borde. Se souvient-on que la pensée de ces praticiens est née des luttes antifascistes des républicains espagnols et des résistants français ? Cela explique peut-être l’intérêt que l’époque porte à leurs démarches. Les coordonnées du présent étant fort différentes, en reprendre le fil impose cependant un travail épistémologique à part entière.
Catherine Perret tient depuis 2020 un séminaire qui entend répondre à cette ambition. Né dans le cadre du Collège International de Philosophie, il se poursuit depuis 2024 « hors cadre », mais accueilli par La Ménagerie de Verre. Crusoer publie ici les notes introductives qu’elle a rédigées pour la séance d’ouverture de l’année 2025–2026, ainsi qu’une correspondance avec Florent Lahache où elle revient sur les raisons qui l’ont amenée à engager ce travail, seule et avec d’autres.
Des pratiques cliniques aux pratiques sociales
Ce qui nous réunit ici est la conscience que les institutions de soin traversent un moment particulièrement critique, dont il est impérieux de repérer les enjeux civilisationnels. Qu’en est-il du malaise dans la culture révélé par la régression de la psychiatrie à ce que d’aucuns nomment une « culture de l’entrave » ?
Pour avancer dans cette question, nous construisons un cadre qui nous permet de nous resituer, aujourd’hui, face aux alternatives psychiatriques (psychothérapie institutionnelle, désaliénisme, psychiatrie de secteur, antipsychiatrie) qui au nom de la lutte contre le fascisme, d’abord, puis des analyses du micro-fascisme, après 68, ont ouvert des alternatives aux pratiques de l’aliénisme.
Ces expériences ont durablement politisé la question de la folie. Et même si leur legs reste encore à inventorier, même si elles se sont opposées sur la question de l’Hôpital, elles ont essaimé très largement dans le champ associatif, culturel, et académique. Elles constituent aujourd’hui une référence qui reste une base de travail.
Ceci étant posé, quarante ans après la loi qui officialisait le secteur psychiatrique (1985), nous nous trouvons pris·es dans un contexte entièrement neuf, avec d’un côté la fin de l’État social qui se traduit par la violence croissante de la pression administrative, gestionnaire et idéologique sur ces pratiques de la folie, et, de l’autre, la nécessité que nous ressentons de prendre acte de la chute des idéaux révolutionnaires des générations précédentes, idéaux dont nous avons pu mesurer, avec #MeToo notamment, à quel point ils reposaient sur des identifications au père et des logiques de horde que nous ne pouvons que récuser.
Il est pourtant possible comme l’indiquent les recherches historiques contemporaines d’envisager autrement les logiques révolutionnaires, notamment en repensant le cadre dans lequel on évaluait jusque-là les transformations historiques. D’où le terme de micro-révolutions que je propose en référence à une autre histoire des révolutions que nous avions abordée en 2024 avec Laurent Jeanpierre à l’occasion de la parution du volume collectif paru en 2024, Pour une histoire globale des révolutions.
A travers les études de cas développées dans ce livre, l’idée émerge qu’en s’intéressant avant tout à la dimension idéologique des révolutions, les historiens ont produit des effets d’unification trompeurs, là où le phénomène révolutionnaire est issu de la mise en constellation de forces éparses dont l’association ne se réalise qu’a posteriori, suite aux actions menées et du fait des effets convergents, quoiqu’imprédictibles, de ces actions. En ce sens, l’événement révolutionnaire n’a lieu qu’à contretemps, lorsque son hétérogénéité trouvant à s’inscrire, les possibles d’une époque se réouvrent.
L’exemple nous en a été donné l’an dernier par l’intervention de Camille Ropcis. Dans son dernier ouvrage (DisalienationDisalienation. Politics, Philosophy, and Radical Psychiatry in Postwar France, Chicago, The University of Chicago Press, 2021. Trad. française de Patrick Di Mascio: Désaliénation. Politique de la psychiatrie. Tosquelles, Fanon, Guattari, Foucault, Paris, Le Seuil, 2024 (ndlr).), elle montre bien que l’enjeu politique des pratiques de la folie dans l’après-guerre n’apparaît qu’a posteriori, lorsqu’il devient possible de réunir sur un même plan d’analyse des critiques de la psychiatrie aussi différentes (voire aussi conflictuelles) que celles de François Tosquelles, Frantz Fanon, Félix Guattari, ou Michel Foucault.
C’est pour faire apparaître par contraste cette dimension hétérogène, « micro », du phénomène de transformation révolutionnaire que j’ai choisi de partir des formes apparemment les moins flexibles du collectif que sont les institutions. Le temps n’est plus aujourd’hui, comme ce fut le cas à l’époque de la critique institutionnelle, de montrer par quelles voies l’agentivité des collectifs parvient à éroder la rigidité de l’Institution avec un I majuscule. L’urgence est de réfléchir aux manières de libérer cette agentivité de ce qui la paralyse, à un moment où la destruction délibérée des services publics par l’État néolibéral crée un climat de peur favorable à la résurgence de ce que Theodor Adorno et Max Horkheimer appelaient après la crise de 1929 : « la personnalité autoritaire », base du fascisme. Contre cette peur, comment faire entendre, sentir ce que les dynamiques instituantes ont de protecteur contre les dérives de l’institué ? Car ce sont elles qui y maintiennent la fonction d’asile.
Dans la situation qui est la nôtre, il est donc nécessaire de rappeler que les institutions sont définitoires de l’espèce humaine comme le disait Deleuze dans la préface d’Instincts et Institutions : « L’homme n’a pas d’instincts, il fait des institutions. L’homme est un animal en train de dépouiller l’espèce. Aussi l’instinct traduirait-il les urgences de l’animal, et l’institution les exigences de l’homme : l’urgence de la faim devient chez l’homme revendication d’avoir du painGilles Deleuze, « Préface », Instincts et Institutions, Puf, Paris, 1966, p.VI.. »
Peu importe en ce sens que les institutions fonctionnent bien ou mal, la première chose est la conscience qu’avant ce qu’on appelle aujourd’hui de manière vague « l’humain », il y a des institutions garantes de la reproduction de l’espèce, et responsables de la définition de cet humain. Le camp de concentration n’est en ce sens pas moins une définition de l’humain et de sa reproduction que n’importe quelle institution démocratique. Pourtant, comme l’avaient bien vu Tosquelles et Bonnafé, il existe une différence entre ces institutions : c’est la place donnée au collectif dans la définition de l’humain.
Soutenir la notion d’institution comme si elle devait être subjectivement assumée et défendue est donc une absurdité à moins de la poser sur un plan transcendantal, conditionnant la distinction entre individu et collectif, un plan où par conséquent cette distinction en tant que telle ne fait pas (encore) sens. C’est comme cela que je définirai le plan de l’instituant.
Deleuze définit ce plan transcendantal de l’instituant comme « système organisé de moyens », dans le texte de 1966, puis avec Guattari, comme machine désirante. De mon côté, je tenterai de le définir de manière plus élémentaire, plus matérielle, en vous proposant de nous intéresser aux technologies qui animent les appareils à penser les pensées (Bion) que sont les institutions : qu’on les analyse comme catégories épistémiques déterminant nos schèmes et nos mythes (Mary Douglas), comme appareils idéologiques d’État (Althusser) ou comme pratiques discursives (Foucault), ces matrices pré-pensent pour les individus l’ensemble des relations sociales qu’elles organisent en mobilisant des techniques qui en retour les conditionnent. C’est pourquoi je vous propose cette année de nous intéresser à l’agentivité technique qui commande l’ensemble de ces matrices et qui sont les techniques d’écriture : depuis l’écriture graphique, éditée, diffusée, jusqu’aux écritures automatisées, numériques dont les modes de transmission ont évolué, mais dont la fonction est la même : rendre le monde descriptible et donc connaissable, et de ce fait, rendre les actions et interactions enregistrables et traçables.
L’écriture comme acte graphique est une technologie tellement répandue, omni-visible, qu’elle en est invisibilisée, et qu’il est particulièrement difficile d’en penser la puissance instituante. Dans les institutions, on passe son temps à rendre compte par des écrits de ce qu’on fait et des situations auxquelles on est confronté, du compte-rendu de réunion jusqu’aux plannings affichés dans un secrétariat, aux consignes sur les murs d’un lieu d’accueil, aux post-it sur un agenda, aux dossiers des patients. Ce phénomène visuellement omniprésent est tenu la plupart du temps pour insignifiant, ou strictement fonctionnel. Écrire est dans un contexte institutionnel comme l’HP, le CMP, le LAEP, etc.Acronymes respectifs de Hôpital psychiatrique, Centre médico-psychologique et Lieu d’accueil enfants parents (ndlr)., généralement nié comme acte révélateur d’une situation donnée dans un milieu donné, alors même que le fait de ne pas écrire (un acte médical réalisé dans une situation d’urgence par exemple) peut être tenue pour une faute.
La portée critique prêtée à l’invention de l’imprimerie et à la diffusion des textes qu’elle rend possible a longtemps dissimulé la fonction de l’écriture dans les appareils de pouvoir dès les débuts de la modernité. Il a fallu attendre la seconde modernité, la modernité industrielle, pour que les effets de pouvoir et d’aveuglement de la lettre soient dénoncés. Le premier exemple de cette dénonciation est probablement le poème typographique de Mallarmé : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, un acte subversif qui va être répété sur le terrain de l’art tout au long du XXᵉ siècle, au point d’être rejoué encore en 1969 par l’artiste Marcel Broodthaers comme si ce geste n’avait pas eu lieu. 1969 : le moment où précisément Derrida et Foucault commencent à conceptualiser l’écriture comme institution, que ce soit dans De la grammatologie (1967), ou dans Surveiller et punir (1972).
Il faut donc beaucoup de temps pour que la fonction politique de l’écriture commence d’être problématisée indépendamment de la valeur critique des textes. Derrida le fait en s’appuyant sur la tradition philosophique et en montrant la fêlure qui, de Platon à Rousseau, voire à Levi-Strauss, divise cette tradition qui s’abrite derrière la parole vive pour dénoncer l’écriture. Soit qu’elle la discrédite comme ersatz mortifère qui menace de désagréger l’ordre social (Platon), soit qu’elle la démasque comme supplément abstrait qui menace la naturalité vécue du lien social (Rousseau) et ce, alors même que Platon se présente comme le scribe de Socrate, et que Rousseau fait de l’éducation et de la culture une manière de suppléer à la perte de la nature entraînée par la civilisation.
Mais plutôt que du côté de Derrida, c’est du côté de Foucault que je vais me situer, pour reprendre rapidement Surveiller et punir, ou plus exactement la lecture qu’en fait Philippe Artières dans un article publié dans un volume collectif, Lectures de Foucault, 2, paru aux presses de l’ENS en 2014 : « Le Panoptique graphique, visages de l’écriture dans Surveiller et punir ». Ce texte qui vient en prolongement de Surveiller et punir montre que l’émergence avec la modernité de ce que Foucault appelle la discipline repose sur la généralisation de l’espace graphique à l’ensemble de l’espace social. « Surveiller et punir non plus seulement comme le récit de la naissance de la prison, mais aussi, du moins telle est mon ambition ici, comme le récit de l’émergence de la pratique moderne de l’écriture dans nos sociétésL’article est disponible en ligne à cette adresse : https://books.openedition.org/enseditions/1219 (ndlr).. »
Artières y montre que la transformation du système des peines, du supplice à la punition puis à la discipline est conditionnée par cette extension progressive de l’acte graphique à l’ensemble du champ social. Cette généralisation transforme de fait la fonction de l’écriture en tant que technique de pouvoir : technique d’abord réservée au souverain qui marque le corps du supplicié, puis, avec la diffusion de l’imprimé, technique qui fait de la punition un exemplum de la loi que nul n’est supposé ignorer, puisque chacun peut s’y référer, jusqu’à la généralisation de l’acte graphique à l’ensemble de la population, que symbolise l’obligation républicaine d’aller à l’école pour apprendre à lire, écrire et compter. L’écriture devient alors une technologie capable de transformer les comportements des corps individuels en exemples destinés à illustrer le manuel de la discipline qui s’exerce sur ces corps.
De fait, chez Foucault, le système de la discipline est fondé sur l’écriture. « Le contrôle disciplinaire ne consiste pas simplement à enseigner ou à imposer une série de gestes définis ; il impose la relation la meilleure entre un geste et l’attitude globale du corps, qui en est la condition d’efficacité et de rapidité. Dans le bon emploi du corps qui permet un bon emploi du temps, rien ne doit rester oisif ou inutile : tout doit être appelé à former le support de l’acte requis. Un corps bien discipliné forme le contexte opératoire du moindre geste. Une bonne écriture par exemple suppose une gymnastique – toute une routine dont le code rigoureux investit le corps en son entier, de la pointe du pied au bout de l’indexPhilippe Artières, p. 154, op.cit. » .
L’exemple de l’écriture n’est évidemment pas un hasard. Ce qui émerge avec la modernité, c’est le citoyen comme écolier, devenu capable non seulement d’écrire, mais de rédiger, et par l’exercice de la rédaction de décrire son milieu, sa vie. Artières note : « Les procédés disciplinaires (…) abaissent le seuil de l’individualité descriptible et font de cette description un moyen de contrôle et une méthode de domination. (…) Cette descriptibilité nouvelle est d’autant plus marquée que l’encadrement disciplinaire est strict : l’enfant, le malade, le fou, le condamné deviendront, de plus en plus facilement à partir du XVIIIe siècle et selon une pente qui est celle des mécanismes de discipline, l’objet de descriptions individuelles et de récits biographiquesIbid., p. 193. ».
Non seulement les corps sont dressés à pratiquer sur eux-mêmes de manière préventive ce châtiment anticipé qu’est l’exercice, mais ils deviennent aptes à décrire en les évaluant les performances nées de cette opération d’auto-dressage. D’où vient que, parallèlement à l’édition de manuels servant à l’enseignement de toutes les pratiques imaginables, on observe le développement d’écritures autobiographiques, écritures de prisonniers, notamment, comme de personnes internées dans les asiles d’aliénés. Artières cite ainsi dans son article un recueil de biographies d’aliénés, paru en 1836, dans le sillage peut-être du « traitement moral » pratiqué par Philippe Pinel.
En s’écrivant, les traces de la discipline deviennent le matériau des savoirs de l’homme. Ce sont finalement les corps eux-mêmes qui en s’exerçant, en se contrôlant, en prenant note de leurs performances fournissent directement aux sciences humaines la matière de leur développement : savoirs médicaux, psychologiques, sociologiques notamment qui, en retour, dotent ces corps de techniques leur permettant de se soumettre encore plus efficacement au contrôle disciplinaire.
On voit ainsi comment à partir de la généralisation de l’acte graphique se produit une textualisation des pratiques qui est la base de l’individuation du sujet moderne, au sens où cette textualisation transforme le savoir du corps qui s’exerce en savoir sur ce corps qui s’exerce, autrement dit en réflexivité d’où procède la notion d’autonomie individuelle. On voit ainsi comment une technologie devient une institution, un appareil à penser les pensées d’où procède un savoir subjectivé.
Sur cette première base foucaldienne, je proposerai d’effectuer différents remaniements critiques qui, face au pouvoir institué par l’écriture, interrogent l’existence de contre-pouvoirs instituants, et qui le font autrement que Foucault ne l’a fait par la suite, soit en s’intéressant dans L’archéologie du savoir à ce qu’il appelle les « pratiques discursives », soit à l’écriture de soi comme éthique du sujet.
Un premier registre de questions concerne le savoir du corps assujetti par l’exercice à produire un savoir scriptible sur lui-même et à devenir la base documentaire d’un savoir anonyme du corps. Elles contestent la notion de corps supposée par la discipline foucaldienne, corps objectifié d’un côté/corps utopique de l’autre. Il s’agit notamment de montrer que, dans la mesure où elle implique mémorisation, et donc répétition, et par conséquent mise en jeu des pulsions, la discipline ne passe pas seulement par l’incorporation à la lettre des discours existants, elle passe également par une régression porteuse de modes de dérivations inconscients qui mettent le corps à l’exercice sur la piste d’une autre histoire que celle de son entraînement à obéir. Nous y reviendrons dans les séances suivantes, grâce au travail d’Olivier Brisson, et de Violeta Salvatierra.
Mais étant donné le travail que nous livre aujourd’hui Anouche Kunth, un travail où la recherche archivistique n’est pas dissociable d’un travail d’interprétation performative de cette recherche, j’aimerais introduire un autre registre de questions qui interrogent la construction de l’écriture comme fonction institutionnelle par Foucault et à sa suite par Artières.
Ces questions naissent directement du champ littéraire, car ce sont les écrivains qui logiquement ont été les premiers à enregistrer cette extension de l’acte graphique à l’intégralité de l’espace social. J’ai parlé de Mallarmé, je pense bien sûr aussi à l’émergence de la figure de l’employé aux écritures, dont le héros de Melville, Bartleby avec son I would prefer not to est la figure culminante, ou à Kafka qui, dans Die Strafkolonie, repère ce que cette extension autorise à la dérive bureaucratique des démocraties modernesVoir Herman Melville, Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, trad. française de Noëlle de Chambrun et Tancrède Ramonet, Paris, Éditions Libertalia, 2020 ; et Franz Kafka, Dans la colonie pénitentiaire et autres nouvelles, trad. française de Bernard Lortholary, Paris, Flammarion, 2025 (ndlr)..
La littérature a mis au point depuis les débuts de la modernité industrielle une critique en acte de la textualisation des pratiques en mettant à l’épreuve la puissance de l’écriture comme technologie politique de pouvoir. Je citerai Jacques Rancière (dans un texte peut-être adressé trente ans après à Derrida et à Foucault) : « Telle est la singularité de la notion d’écriture. Celle-ci ne se limite jamais à désigner le simple tracé des signes, opposé à l’émission vocale. Tout se passe comme si l’écriture traçait toujours beaucoup plus que les signes qu’elle aligne, comme si elle traçait en même temps un certain rapport des corps à leur âme, des corps entre eux et de la communauté à son âme ; comme si elle signifiait toujours un certain partage du sensible, un rapport disjoint entre les occupations, les manières d’être et les tons de la communauté et de ses membres. Le mode propre de visibilité et de disponibilité de la lettre écrite brouille tout rapport d’appartenance légitime du discours à l’instance qui l’énonce, à celle qui doit le recevoir et aux modes selon lesquels il doit être reçu, dont ils font autoritéExtrait de « Politiques de la littérature », publié en 1996 dans « La sociologie saisie par la littérature », n°26 des Cahiers de la recherche sociologique. »
Dans ce texte, Rancière donne comme exemple de ce brouillage par la lettre le style de Flaubert. Relisant Flaubert, il montre la manière dont la littérature a intériorisé la généralisation de l’acte graphique à l’ensemble de l’espace social, en faisant du style une discipline dont la régularité machinique non seulement impose à l’auteur un idéal torturant, mais impose aux objets qu’il traite à la manière d’une machine une uniformité au regard de laquelle toutes les représentations sont traitées comme une seule et même forme de la valeur. Déhiérarchisation sociale des corps, équivalence des affects, indifférenciation entre objets et sujets, jusqu’au moment où une scène de foire et une scène de sexe sont décrites de manière équivalente. D’où l’obscénité, d’où la condamnation de Mme Bovary. Le style « disciplinaire » brouille les valeurs en accordant au détail autant de valeur qu’au sujet du tableau ou de la scène, faisant ainsi ressortir un réel que la représentation « démocratique » ne peut désincarner.
Et puis, autre variante de la même opération, mais cette fois à l’aval de cette modernité littéraire, et renvoyant aussi bien à l’épistémologie de la recherche qu’aux poétiques contemporaines, je mentionnerai le travail de Franck Leibovici, in Des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nomFranck Leibovici, des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom, Paris, Questions Théoriques, 2020, un livre qui étend encore la portée de cette généralisation de l’acte graphique à l’ensemble des activités sociales en s’intéressant aux écritures sans auteurs, et donc sans valeur eu égard aux hiérarchies esthétiques et sociales. Le travail de Leibovici dans ce livre porte sur les écritures contemporaines qui partent de l’enregistrement automatisé de toutes les traces et qui en font non seulement une discipline nécessaire, mais la condition de leur exercice.
A partir de cette universalisation de l’enregistrement, écrit Leibovici, « toutes les pratiques d’écriture se doivent d’être posées sur un seul et même plan de saisie », et cela de manière à « considérer nos pratiques d’écriture ordinaires non dans leur rapport à une quelconque norme ou noblesse que représenterait la littérature, mais simplement comme des actions. » Ce qui permettrait en retour de « rendre visible la part de nos actions ordinaires qui peuvent être décrites comme des opérations d’écriture. »
Ces pratiques non auctoriales ordinaires qui sont à ranger aussi bien au registre de l’action qu’à celui de l’écriture, ce sont les gestes de recopier, compiler, découper-coller, retrouver-traduire, republier-déplacer, transcrire-ralentir, indexer-tagger… actions qui font l’ordinaire des scripteurs que nous sommes.
Ces gestes, ce sont notamment et par excellence les gestes que l’archiviste opère sur le document lorsqu’il ou elle le recopie, le transcrit, le traduit, le réinsère en le citant, mais ce sont aussi les gestes que cet·te archiviste repère et cherche à re-produire dans le document : en montrant que cette archive est elle-même issue d’actes de recopiage, compilation, transcriptions, citations, traductions, etc. Ces actions, une fois repérées, font de ce document un territoire d’opérations, un site dont il devient possible de faire émerger non seulement les actions, mais les situations qui ont rendu nécessaires de telles actions. Elles laissent deviner derrière le texte la présence d’agents qui ont interpolé, recopié, republié, déplacé, traduit tels textes plutôt que d’autres pour des raisons qu’il devient possible d’explorer.
Ce qui se trouve révélé dans le texte ainsi produit ce sont les traces d’agentivités invisibles, révélatrices de situations jusque-là insues, et qui transmettent la présence de collectifs jusque-là oubliés dont « le » texte devient alors la preuve d’existence. D’où que Leibovici nomme à la suite de Eyal Weizman ces pratiques : « forensiques ». Elles consistent à opérer le relevé de médiations invisibles, de gestes élémentaires exécutées par des mains invisibles, de tout un petit peuple de manutentionnaires de l’écriture sans lequel le « Texte » n’existerait pas. Si l’écriture est bien une des fonctions instituantes majeures des sociétés modernes occidentales, comme je l’esquisse ce matin, parler comme le fait Deleuze à propos du phénomène institutionnel de « système organisé de moyens » fait l’impasse sur les médiations vivantes où consiste la fonction instituante, institutrice de la division individu/collectif. Médiations que l’on ne saurait réduire à de simples moyens du simple fait de leur hétérogénéité non prescriptible, non organisable, et encore moins systématisable.
De ces analyses découle une reprise critique du concept de discipline, de l’idée que les corps pourraient être mis collectivement à l’équerre, pris dans un même moule, et qu’ils l’ont été notamment et principalement par l’extension des pratiques graphiques à l’ensemble de la population, idée qui suppose l’immanence du social à lui-même : quelque chose comme un corps social sur lequel la machine disciplinaire pourrait s’exercer sans entraves, qu’elle pourrait assembler, ou, pour le dire autrement : instituer. La notion de discipline suppose que les corps en société sont comme alignés sur une seule et même scène, celle du social, et elle fait de la raison graphique le moteur de cette homogénéisation du social, là où se confrontent une pluralité de gestes, une diversité de ré-écritures, ouvrant sur une multiplicité de scènes.
En s’appuyant sur la performativité d’écritures aussi diverses que le roman flaubertien et le poème ready-made, la double perspective que nous venons d’ouvrir, celle du style, d’un côté, celle de l’archéologie de l’autre, renvoie l’écriture à son geste d’articulation, et non à son effet de programmation. Elle questionne depuis les pratiques écrivantes l’idée qu’il y aurait « une » scène de la représentation, « un » ordre du discours Et toujours à partir de ces pratiques, signale la manière dont ces pratiques peuvent être innervées par la puissance instituante de l’hétérogène.
Alors, notre invitée.
Anouche Kunth s’implique depuis déjà plusieurs années de manière performative dans la construction des archives qu’elle étudie, en les exposant, en les filmant, en les vocalisant, pour mieux les (faire) toucher, les (faire) voir, les (faire) entendre. Elle est parvenue ainsi à l’exact contraire de ce qui aurait pu devenir une mise en scène (et en ordre) des « vies déchirées » des émigrés arméniens dont le déni du génocide de 1915 puis le traité d’Alexandropol en 1920 avaient fait des apatrides. Cultivant, grâce à cette pratique performative multimédia, une attention quasi télépathique à l’épaisseur de quelques rares documents au bord de l’effacement, elle a fait lever dans ces archives un sédiment plus ancien encore que les rares documents qui au fil des maladies, des morts, des demandes d’aide, d’asile, consignent la présence de ces personnes sur le territoire français. Ce sont les voix de quelques travailleuses sociales qui, déléguées par la SSAÉL’association Soutien, solidarité et actions en faveur des émigrants (ndlr)., écrivirent et échangèrent leurs expériences pour témoigner de leurs rencontres avec les passagers arméniens échoués dans leur bureau de fortune sur le port de Marseille. Anouche Kunth a retrouvé ainsi la trace d’écritures qui bien avant que ces vies ne soient enregistrées construisent pour elles, au travers de leurs échanges, un récit habitable, une histoire commune, au nom de laquelle revendiquer un statut.
La Ménagerie de Verre, le 8 Novembre 2025
Correspondance
De : Florent Lahache
Objet : Correspondance pour Crusoer
Date : 15 mai 2026, 11h29
À : Catherine Perret
Chère Catherine,
on fait quelque chose d’un peu inhabituel en publiant les notes introductives du séminaire que tu tiens cette année à La Ménagerie de Verre, qui s’intitule « Des pratiques cliniques aux pratiques sociales : micro-révolutions dans les institutions psychiatriques et éducatives (1945…) ». En l’occurrence, ces notes introductives sont suffisamment écrites pour fonctionner comme un texte ; mais c’est avant tout leur richesse théorique qui nous a donné envie de les publier. Cela appelle cependant quelques éclairages. Voudrais-tu dire un mot de la trajectoire de ce séminaire que tu animes depuis 2020 ? À quelle nécessité as-tu souhaité répondre en l’initiant, à quels manques ou à quels problèmes spécifiques de la clinique aujourd’hui ?
Si tu veux bien te prêter au jeu de la correspondance, j’en serais ravi; et j’aurais certainement d’autres questions à te poser dans le fil de l’échange pour entrer dans les enjeux du séminaire proprement dit.
Je t’embrasse,
Florent
De : Catherine Perret
Objet : Re : Correspondance pour Crusoer
Date : 25 mai 2026, 14h12
À : Florent Lahache
Cher Florent,
en décembre dernier, je t’avais proposé d’intervenir avec le cinéaste Joris Lachaise dans le séminaire que je construis depuis 2020 avec ami·es, invité·es, participant·es de tous horizons. Débuté sous l’égide du CIPh, ce travail se poursuit grâce au soutien de la Ménagerie de Verre suivant la seule logique de l’offre que j’en fais et de la demande dont témoigne la présence des un·es et des autres.
Alors quelle nécessité à cette entreprise qui n’a plus d’institutionnel que son lieu d’accueil, un espace dédié à la performance et à la danse contemporaine ? Et quelle trajectoire depuis maintenant six ans ?
Impossible de te répondre en « un mot » ! Mais tes questions tombent bien en cette fin d’année où il s’agit de reformuler le projet et l’envie me prend de ne pas esquiver cette occasion de faire le point…
Au départ, il y a eu mon livre sur Fernand Deligny et l’exploration de l’arrière-plan historique de sa « tentative » : la naissance simultanée, après la Seconde Guerre mondiale, de la psychothérapie institutionnelle, du désaliénisme et de l’antipsychiatrie, trois expressions d’une révolution qui mit fin à l’aliénisme régnant dans les asiles.
À la même époque, je fréquente un Centre Médico-Psychologique encore animé par l’esprit du désaliénisme et de la psychiatrie de secteur où j’expérimente les enjeux cliniques de cette psychiatrie critique. Et où je mesure les menaces qui pèsent sur les pratiques de la folie nées dans les années 60. Ces pratiques savantes, subtiles, multidisciplinaires, par définition collectives supposent des conditions économiques que l’alliance entre la politique gestionnaire néolibérale et le management sauvage a progressivement détruites, sans parler de l’idéologie de la performance qui prétend imposer normes, projets de vie et inclusivité, là où il s’agirait de respecter l’altérité des modes de vie et d’oser l’accueil de sujets souffrant avant tout d’isolement .
Toujours à la même époque, en 2020, il y a le premier confinement : et avec lui l’émergence d’un désir de collectif dont la portée existentielle fait éclater les bornes sociologiques du mouvement des gilets jaunes qui avait marqué l’automne précédent.
La proposition inaugurale de cette psychiatrie critique, à savoir que le soin commence avec l’invention du collectif soignant et que les logiques transférentielles au sein d’un tel collectif en sont les seuls vrais outils, prenait dans ce contexte un sens qui allait au-delà de la seule sphère de la psychiatrie. Il me semblait précieux de reprendre le fil de cette histoire et d’en penser à la fois les apports et les apories dans une conjoncture très différente, où contrairement à l’après-guerre qui avait fait de la construction du champ sanitaire et social un des piliers de la « reconstruction », les institutions de service public, autrement dit les organes supposés réguler la violence sociale, sont animées par la même violence gestionnaire et idéologique que les organismes privés.
Six ans plus tard, alors que s’amenuise l’espoir que l’épreuve du covid entraînerait une relance des énergies démocratiques et qu’au contraire dans les démocraties, l’État de droit est menacé par l’État lui-même (je pense à la politique migratoire notamment), ou, pour le dire autrement, alors que la menace fasciste se précise même en Europe, le souvenir s’impose que la réflexion sur le collectif comme antidote à l’institué qui anima la psychiatrie critique après-guerre procédait directement d’un engagement politique pour lequel la lutte contre le fascisme et la reconnaissance de la folie comme part inaliénable de l’humain ne faisaient qu’un. Et cela aussi bien pour le co-fondateur du POUM qu’était François Tosquelles que pour le militant communiste qu’était Lucien Bonnafé, l’un et l’autre à l’origine de l’expérience de Saint-Alban durant la Seconde Guerre mondiale.
A un moment où il devient difficile de départager l’arrière-plan eugéniste qui porte la nouvelle cause politique que serait la « santé mentale » et la recrudescence des courants fascistes en Europe comme aux US, la manière dont ces résistants pensèrent le collectif à partir de la folie, de sa puissance hétérogène (et non à partir d’un « nous » prédéfini) invite à penser les possibles de la situation actuelle à partir du malaise dans la civilisation dont témoigne la souffrance des patients que nous rencontrons, et non à partir de solutions toutes trouvées.
Je t’embrasse,
Catherine
De : Florent Lahache
Objet : Re : re : Correspondance pour Crusoer
Date : 1 juin 2026, 17h13
À : Catherine Perret
Chère Catherine,
merci beaucoup pour ta réponse. Si tu veux bien, j’aimerais te poser une seconde question, encore assez générale, touchant cette fois à ta propre trajectoire intellectuelle. On se connaît depuis un moment, j’ai été ton étudiant à Nanterre au début des années 2000, et j’ai pu assister depuis à certains de tes déplacements. Je me demande comment tu les ressaisirais aujourd’hui. En l’occurrence, tu viens de la philosophie esthétique, que tu as enseignée longtemps à l’université ; la psychanalyse était un appui récurrent dans tes recherches, mais comme à l’arrière-plan. Aujourd’hui, la perspective se renverse : tu es analyste, c’est depuis cet espace que tu tiens ce séminaire, et ce sont les enjeux esthétiques qui semblent te servir d’appuis secondaires. Qu’est-ce que cela implique de réfléchir aux devenirs des institutions psys avec ce bagage des pratiques artistiques ? Quels genres de ressources présentent-elles pour penser les enjeux cliniques et leurs contextes ?
Je t’embrasse,
Florent
De : Catherine Perret
Objet : Re : re: Correspondance pour Crusoer
Date : 12 juin 2026, 9h44
À : Florent Lahache
Cher Florent,
telle que j’entends ta question, esthétique et psychanalyse seraient des disciplines et c’est comme si j’avais inversé au cours du temps la majeure et la mineure, la psychanalyse prenant le pas sur l’esthétique après avoir été en sous-main tandis que celle-ci passerait à l’arrière-plan. Si je voulais rester sur le terrain des disciplines, je te dirais que le pont s’est fait par l’anthropologie du corps, Mauss et Leroi-Gourhan notamment. Mais je suis un animal sinon indiscipliné… du moins assez peu disciplinaire. La construction d’une question ne se fait pas nécessairement dans les termes de la disciplinarisation des savoirs. Une autre possibilité est qu’étant donné une certaine situation (biographique, géographique, linguistique, historique), et en fonction d’une formation donnée par cette situation, le désir premier soit de prendre position face à cette situation, ce qui ne peut se faire qu’en choisissant un territoire à habiter.
Tel fut mon cas à la fin des années 70 lorsque je choisis de travailler dans le sillage de Walter Benjamin et de la théorie critique allemande, autrement dit de penseurs qui marchaient sur deux jambes, la jambe marxiste qui incluait sciences sociales et psychanalyse et la jambe esthétique qui ne dissociait pas l’art de la culture. Telle était la prise de position, critique et matérialiste, qui me conduisit logiquement, ou en tout cas marxistement, à la recherche de modes d’activation pratiques que j’ai trouvées dans le champ alors très vivace de l’art contemporain.
Ensuite viennent les circonstances. Quand j’ai commencé à publier, au début des années 80, le champ esthétique était le territoire où s’était réfugiée une grande partie de la philosophie non académique. Les enjeux débattus dans le champ de l’art international interrogeaient l’évolution du capitalisme contemporain et la place qu’y prenait « l’objet-dard » pour parler comme Duchamp. Des formes, et des enjeux nouveaux comme l’importance de l’exposition ou de l’archive, invitaient à essayer de nouveaux outils critiques.
Lacan mort, la psychanalyse connaissait un moment qui ne concernait que les intéressés, pas une débutante comme moi, accablée par ces histoires de scission et d’écoles… la discussion restait confinée en France, en tout cas, et dans les écoles, à une pratique normée par un savoir philologique dont l’expérience clinique semblait absente. Surtout, elle s’appuyait sur une culture reçue, la culture universitaire, et s’adressait à un public intellectuel « bourgeois » hostile au mélange des genres, et des classes, comme l’avait bien vu Robert Castel dans son livre sur « le psychanalysme ». Théoriquement, peu de choses émergeaient sinon des relectures raffinées retraitant à l’infini le matériau freudien.
Lors de la première décennie du XXIᵉ siècle cependant, c’est comme si le plateau avait bougé. La scène avait changé : le développement de la « recherche » dans le champ artistique auquel j’avais pourtant œuvré autant dans l’université que dans les écoles d’art m’a semblé se transformer en nouvel académisme artistique, où paradoxalement les questions posées par l’histoire des formes, les questions formelles, celles qui m’intéressent, parce que la précision des formes est la trace de la violence qu’elles tentent de surmonter, étaient devenues secondaires, comme si on avait oublié leur valeur de symptôme pour accéder aux enjeux contemporains. Tu te souviens peut-être du séminaire sur « Formalisme et minimalisme » que j’ai donné durant ces années-là à Nanterre.
Qu’est-ce que l’abandon de ces questions de formes dans le champ esthétique et critique disait de l’indifférence occidentale face au génocide des tutsi, à la guerre d’Irak, aux atrocités de Guantanamo et d’Abou Ghraib, à la légalisation de la torture par les États-Unis, à la guerre du Liban… mais aussi à la politique sécuritaire de Sarkozy, et à son impact sur le ton de la vie publique ?
Les premières manifestations contre la Nuit Sécuritaire lancées dès 2007 depuis le champ de la psychiatrie firent écho à ces questions et avec elles un autre investissement de la psychanalyse. Warum Krieg ? La question posée à Freud, sur laquelle s’ouvre L’enseignement de la torture, le livre écrit sous le choc de la lecture de Jean Améry, revient alors pour moi en force et avec elle le sentiment que le décor a changé, que la psychanalyse peut redevenir un outil critique, « un nécessaire » utile dans un contexte où le déchaînement de la violence étatique et le matraquage par l’information tend à rendre de plus en plus difficile ce que Freud appelait le « Kulturarbeit », le travail de la culture », cette énergie de sédimentation et de déplacement qui permet l’élaboration de cette violence, son retournement contre elle-même, voire son exploitation. Un travail dont les pratiques artistiques sont des chantiers à ciel ouvert si je puis dire, d’où leur intérêt pour envisager ce qui dans les pratiques cliniques relève de la même énergie créatrice, instituante, civilisatrice.
Catherine
De : Florent Lahache
Objet : Re : re : Correspondance pour Crusoer
Date : 14 juin mai 2026, 11h12
À : Catherine Perret
Chère Catherine,
je t’adresse une dernière question, un peu plus longue cette fois, parce qu’elle est d’abord moins une question qu’une manière de déplier pour moi les enjeux de ton séminaire de cette année.
Celui-ci s’adresse aux cliniciens, mais il intéresse aussi les écrivains, et disons les « écrivants » comme les qualifiait Roland Barthes ‒ toutes celles et ceux qui ont partie liée à l’écriture dans leur pratique, y compris dans son versant le plus fonctionnel. Penser politiquement l’écriture est un impératif qui s’est fait sentir depuis au moins une vingtaine d’années, notamment par le biais de la poésie. Je pense par exemple au recueil Toi aussi, tu as des armes, publié en 2011, à la trajectoire de gens comme Nathalie Quintane ou Jean-Marie Gleize, jusqu’à la jeune génération de poètes contemporains. Cet impératif s’est radicalisé avec les destructions politiques du moment, les conditions matérielles complètement dégradées des écrivains, la pression économique qui s’exerce partout sur la culture aujourd’hui. Pourtant, on a pu avoir le sentiment que la nécessité de penser politiquement l’écriture s’est souvent réduite à des formules incantatoires, de l’ordre de « écrire, c’est résister », sans qu’on sache vraiment à quoi, ni comment.
Il me semble que la manière dont tu problématises ici l’écriture parvient à surmonter cette difficulté. Pour cela, tu opères un changement de focale : au lieu de penser l’écriture depuis sa place forte (la littérature), tu la saisis dans le large éventail de ses pratiques sociales et leur historicité. Prise en ce sens, l’écriture apparaît comme le lieu d’un rapport de pouvoir, un outil du contrôle disciplinaire ‒ tu te sers du concept de « panoptique graphique » proposé par Philippe Artières pour le faire voir. Dès lors que l’écriture est posée dans cette ambivalence, on saisit mieux le genre de résistances dont elle peut être l’occasion, aussi bien dans ses pratiques ordinaires, sauvages, que dans ses formes élaborées, instituées, proprement littéraires.
Mais sans doute que les choses ne se sont pas présentées pour toi dans l’ordre que j’indique. Ton point de départ n’est pas dans la littérature, mais dans les pratiques institutionnelles. Pourquoi avoir choisi cet angle particulier de l’écriture dans ton séminaire de cette année ? Pour quelles raisons l’intersection entre écriture et institution t’est-elle apparue pertinente à interroger ? Et jusqu’où élargis-tu le concept d’écriture, puisque tu y inclus du corporel, des images, des attitudes ?
Fl-
De : Catherine Perret
Objet : Re : re : Correspondance pour Crusoer
Date : 19 juin 2026, 21h13
À : Florent Lahache
Cher Florent,
si tu le veux bien, je vais profiter de ta question pour introduire au texte que tu souhaites publier dans ce premier numéro de Crusoer. Il s’agit de l’envoi de la première séance du séminaire tenu en 2025–2026. Un envoi que je te livre « tel quel », malgré son statut bâtard puisque sa fonction est à la fois de faire le pont entre deux sessions, séparées en l’occurrence par les vacances d’été, et d’offrir un lieu pour le travail d’un·e autre, en l’occurrence la pratique performative et scripturaire développée par l’historienne et chercheuse au CNRS, Anouche Kunth, autrice de Au bord de l’effacement (2023).
Anouche Kunth travaille sur les rares archives institutionnelles qui ont gardé trace du destin des survivant·e·s du génocide arménien. Arrivés sur le port de Marseille après la Première Guerre mondiale, ces gens sont désormais apatrides, ils n’ont plus de papiers, ou ceux qu’ils ont n’ont plus de valeur, et ils auraient perdu tous droits à la reconnaissance de leur existence, si quelques activistes travaillant pour le Service social d’aide aux émigrants ne s’étaient donné pour mission d’écrire ces existences désemparées auxquelles elles s’efforçaient de porter secours. Le séminaire a été l’occasion pour Anouche d’expérimenter une pratique mixte qui via le film, le geste, la voix, performe ce que le texte archivé ne dit pas à une lecture canonique qui se contenterait de sa littéralité : ce qu’Anouche nomme « le clair obscur des vies déchirées ». Ce qui dans une écriture a priori administrative tend en réalité à rendre ces vies scriptibles de sorte qu’elles deviennent enregistrables.
Le propos du séminaire n’a pas, tu le vois, pour objet la littérature. Si j’en suis venue à aborder l’écriture, c’est en pensant aux millions de post-its, plannings, avis, graffitis, affichettes, avis de naissance, articles découpés et punaisés que depuis des décennies j’évite de lire dans les institutions où j’ai travaillé : universités, écoles d’art et centres d’art, lieux d’accueils, CMPP, CMP… et j’en passe. Des inscriptions négligées qui en saturant l’espace public témoignent de ce que l’écriture est d’abord le nom d’une technologie utilisée depuis le XIXᵉ siècle pour instruire, autrement dit pour assembler les populations en les dotant d’un même équipement. En premier lieu les populations européennes qu’il s’agissait de constituer en nations souveraines fondées sur la représentation politique et donc la lecture du journal, et le vote, et les populations à coloniser, les peuples encore dits « sans écriture » (et donc sans histoire avec un grand H) au nom d’une conception phonologique qui voit dans l’écriture la transcription phonétique, la translittération de la parole. J’amorce ainsi la réponse à ta dernière question à savoir : quelle extension je donne à la notion d’écriture ? Une extension proportionnelle à l’extension que prend le concept d’écriture dès lors que l’on s’affranchit du cadre culturel, largement critiqué depuis Leroi-Gourhan, qui fait de l’écriture la pure et simple transcription alphabétique des sons émis par la voix. Mettre en question le caractère occidentalo-centré de cette conception de l’écriture encore dominante quoique dépassée par l’anthropologie permet d’envisager comme « écriture » des modes d’articulation du geste et de la parole qui engagent des pratiques pensées jusque-là comme iconiques, mimétiques ou corporelles.
Mon propos est centré par la question de l’institution, à partir notamment de ce que Deleuze en esquisse dans l’introduction à la petite anthologie que lui avait commandée Georges Canguilhem en 1963, Instinct et Institution. Son préalable est que les institutions seraient aux hommes ce que les instincts sont aux animaux, dans la mesure où – je résume – les sujets humains ne sauraient se contenter de la seule satisfaction de leurs besoins : leur désir est régi par des normes qui socialisent ces besoins en médiatisant leur satisfaction. En témoignent les cultures dont nous sommes l’expression vivante : elles sont la preuve de ce que la satisfaction de nos désirs dépend d’impératifs indépendants de la nature.
Ce texte de Deleuze esquisse ainsi un plan de coupe à partir duquel j’envisage l’instituant comme ce qui architecture indéfectiblement les montages de l’individuel et du social. Foucault a fourni une des formules de ce montage dans son approche des technologies du pouvoir. Je pense bien sûr à Surveiller et punir, mais également à l’article de Philippe Artières dont tu parles, « Le Panoptique graphique » qui constitue la suite logique de la section que dans Surveiller et Punir Foucault consacre à la discipline moderne. Artières y envisage l’écriture comme une technologie qui en instruisant les corps via l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, généralise la discipline à l’ensemble des populations européennes au XIXᵉ et au XXᵉ siècle. L’écriture institue ces corps identiquement, suivant un même plan de coupe, un même principe d’individuation et d’assemblage.
Mon propos se dégage pourtant de l’approche d’Artières. L’institution, posée comme architectonie, ne se réduit pas aux technologies du pouvoir qui sont au principe de sa consistance. Elle suppose avec ces technologies des pratiques sociales qui, dès lors qu’elles sont expérimentées et senties par les individus comme le vecteur de leur appartenance au collectif, nourrissent une culture de l’insoumission. Au cœur des usages, de ce que Michel de Certeau appelle « l’invention du quotidien », persiste la trace de ce qu’il appelait des hétérographies, concept dont j’ai tenté cette année d’étendre la portée en invitant des auteur·ices aussi différent·es que Anouche Kunth, Joris Lachaise, Olivier Brisson, Violeta Salvatierra, Raphaella Cucciniello, Aurélie Mossé, Marina Ledrein et Anne Boissière.
Pour revenir à la nature des pages introductives que je te livre pour la revue, je les écris avant chaque séminaire de manière à assumer sans faire de chichis ce qu’a d’institutionnel la forme-séminaire. Le texte qui suit n’est donc pas la transcription d’une parole qui l’aurait précédé. Ni un texte arrangé. C’est exactement, sinon tout, ce que j’ai dit ce jour-là à la Ménagerie de Verre, un immense atelier dont les studios ouvrent sur le ciel, idéal pour qui cherche en quelques phrases à dessiner un espace, à poser quelques pierres d’attente, à lancer des appâts pour voir ce qui mord…
En te donnant l’ouverture de cette année pour le numéro inaugural de Crusoer, une revue encore sans histoire, et dont la réception n’est pas prédéterminée par des attendus, je reste fidèle à l’allure de ces envois où l’adresse tient lieu de support. Tel n’était-ce pas le sens du projet de Robinson ? Découvrir celui qui ne l’attendait peut-être pas : Vendredi ?
Catherine