Ouverture
Quel que soit le bout par lequel on l’aborde, l’époque ne porte guère à l’optimisme. En prendre acte à l’échelle collective est une entreprise laborieuse, mais son ressort n’est pas très énigmatique : cela exige, en somme, de s’organiser. En prendre acte à l’échelle subjective est une autre affaire : que faire dans ce contexte de nos désirs intellectuels, dont la mise en œuvre est toujours plus ou moins solitaire ? Un premier étage de la réponse consiste à refuser le fait même qu’il y ait question : on ne choisit pas ses déterminations subjectives, on fait avec. Un second étage de la réponse consiste bel et bien à s’organiser, par exemple en se donnant les conditions matérielles pour que les temporalités de l’écriture puissent exister.
La revue Crusoer s’est pensée dans ces coordonnées. On souhaite qu’elle soit avant tout un lieu de travail, affranchi des contraintes du moment, du pousse-à-publier ambiant notamment ‒ un peu d’air pour commencer. On n’annoncera donc ici ni calendrier, ni format, ni objectif ; on posera en revanche une envie de départ.
Une petite formule venue de Mallarmé nous servira pour l’éclairer : « l’esthétique d’une part et aussi l’économie politique ». On pourrait retraduire : les formes artistiques d’une part et aussi l’historicité du Capital. Tantôt les unes, tantôt l’autre, tantôt les deux. Pour y donner une tournure concrète, on aimerait que chaque contribution puisse introduire un matériau et le déplier. Un matériau, c’est-à-dire un objet, une figure, un document, une image, un événement, un fait social, qu’importe exactement : une entité suffisamment équivoque telle que, à travers elle, « ça parle », ça parle d’autre chose que d’elle-même, de plus qu’elle-même. Si la revue devait accrocher en bandoulière une question et une seule, elle épinglerait celle-là : qu’est-ce qui fait matériau pour nous aujourd’hui ?
Crusoer publiera des essais théoriques, des écrits d’artistes, de la critique culturelle, des textes littéraires, des analyses historiques, des formes documentaires, des interventions politiques, des chroniques peut-être, des traductions sûrement, ainsi que des contributions dont on ne saura qualifier la nature parce qu’elles auront quelque chose de plus atopique. On aimerait enfin qu’un certain nombre de textes soient accompagnés d’un « bas-côté » (un échange, une note, un document) qui introduise des réflexions latérales et puisse déclore les textes de leur ex-nihilo.
La revue s’appelle Crusoer, verbe à l’infinitif. Je crusoe, tu crusoes, elle et lui crusoent : nous crusoons tous·tes d’une manière ou d’une autre. Robinson en donne l’image, seul sur son île à menuiser un radeau : l’idée est simple à comprendre même si, à la fin des fins, on ne sait pas très bien ce qu’elle implique. Disons d’emblée qu’on ne précisera pas davantage le sens du néologisme ; ou, plutôt, que chaque contribution le définira par l’exemple, généralement en parlant d’autre chose, mais précisément parce qu’en parlant d’autre chose, elle aura elle-même crusoé son affaire. Ce titre est d’abord une manière d’invitation : puisse chaque texte actualiser ce que « crusoer » veut dire.
Florent Lahache, 21 juin 2026