Les disputes en cours pour savoir si l’époque mérite d’être qualifiée de fasciste, post-fasciste, libertarienne, technoféodale ou autre devraient s’accorder sur une chose : il existe une histoire de la haine en politique, et c’est en partant de celle-ci qu’il faut saisir les enjeux contemporains.
« Politique de la haine aux États-Unis » a été rédigé il y a presque une éternité, en 2012, alors que ces questions ne se posaient pas si nettement. Il a la vertu de nous ramener, par blocs de décennies, à cette historicité de l’extrême droite ; et parce que son auteur, John Miller, est un artiste, de la penser notamment par les formes qu’elle produit, par l’esthétique qu’elle se choisit.
Crusoer publie ici la première partie de ce texte qui en compte trois, à paraître en livre aux éditions du CiPh. Elle est accompagnée d’une notice retraçant le parcours de son auteur, rédigée par Clara Guislain, qui a consacré une partie de sa thèse à John Miller, et Gauthier Herrmann, qui le traduit et a réalisé ici le travail iconographique. Tous deux entreprennent de faire connaître son œuvre en France.
Les disputes en cours pour savoir si l’époque mérite d’être qualifiée de fasciste, post-fasciste, libertarienne, technoféodale ou autre devraient s’accorder sur une chose : il existe une histoire de la haine en politique, et c’est en partant de celle-ci qu’il faut saisir les enjeux contemporains.
« Politique de la haine aux États-Unis » a été rédigé il y a presque une éternité, en 2012, alors que ces questions ne se posaient pas si nettement. Il a la vertu de nous ramener, par blocs de décennies, à cette historicité de l’extrême droite ; et parce que son auteur, John Miller, est un artiste, de la penser notamment par les formes qu’elle produit, par l’esthétique qu’elle se choisit.
Crusoer publie ici la première partie de ce texte qui en compte trois, à paraître en livre aux éditions du CiPh. Elle est accompagnée d’une notice retraçant le parcours de son auteur, rédigée par Clara Guislain, qui a consacré une partie de sa thèse à John Miller, et Gauthier Herrmann, qui le traduit et a réalisé ici le travail iconographique. Tous deux entreprennent de faire connaître son œuvre en France.
Politique de la haine aux États-Unis, 1re partie : une tolérance répressive
Le texte qui suit […] remonte à une conversation que j’ai eue avec Mike Kelley en 1994, et qui fut publiée sous le titre « Too Young to be a Hippy, Too Old to be a Punk » [Trop jeune pour être un hippie, trop vieux pour être un punk]« Too Young to be a Hippy, Too Old to be a Punk. (Discussion with Mike Kelley) », Be Magazin, Künstlerhaus Bethanien, Berlin, n°1, 1994, p. 119–123 (en anglais), p. 124–29 (en allemand).. Christophe Tannert du Künstlerhaus Bethanien de Berlin nous avait invités à discuter de la culture politique et esthétique underground aux États-Unis pour le premier numéro du magazine du Bethanien Be Magazin. Une année après, j’en ai écrit la suite sous la forme d’un compte-rendu narratif et d’une analyse du sujet, « Burying the Underground » [enterrer l’underground]. Entre-temps, une succession de prises d’otages, d’affrontements armés et d’attentats à la bombe avaient rendu les Américains de plus en plus sensibles à une polarisation croissante entre le gouvernement fédéral des États-Unis et ce qui était en train de prendre la forme d’un mouvement de milices populaires : Ruby Ridge (1992), Waco (1993), Oklahoma City (1995) et Fort Davis au Texas (1997). J’ai commencé à y voir une contrepartie de droite au militantisme de gauche. En fait, la droite avait l’air d’imiter les tactiques initiées par l’underground de gauche. C’est ce qui m’a conduit à écrire un essai complémentaire, « Heil Hitler! Have a Nice Day! The Politics of Hate in the USA » [Heil Hitler ! Bonne journée ! Politique de la haine aux États-Unis]. En 2001, le mouvement milicien s’était un peu essoufflé. Lorsque les terroristes d’al-Qaida orchestrèrent les attaques du 11 septembre, cela dit, ces événements ressemblaient tellement à ceux décrits dans The Turner Diaries que je suspectai d’abord la droite radicale. Bien que le chômage et la dislocation de l’économie aient nourri le mouvement milicien pendant les années 1990, la Grande Récession n’a pas engendré une réponse similaire. Au lieu de renverser (ou de faire sécession avec) le gouvernement fédéral, l’extrême droite, désormais incarnée par le Tea Party, veut travailler de l’intérieur même du système politique en limitant le gouvernement et en le convertissant en un modèle de droits des États. Cette transformation est manifeste dans les débats républicains actuels en vue de la prochaine élection présidentielle, à l’occasion desquels les candidats ont tenté de faire du terme « modéré » un terme péjoratif.
– John Miller
Il existe un monde souterrain dans lequel des escrocs et des fanatiques à moitié illettrés débitent leurs fantasmes pathologiques pour toute idée au profit de l’ignorant et du superstitieux. Il est des temps où ce monde souterrain émerge des profondeurs pour soudain fasciner, captiver et dominer une multitude de gens habituellement raisonnables et responsables – dès lors ils tournent le dos à la raison et à leurs responsabilités.
– Norman CohnNorman Cohn, cité in Daniel Levitas, « Sleeping with the Enemy: A.D.L. and the Christian Right », The Nation, 19 juin 1995.
Bo Gritz (1939-†2026)
Quoique réduite par le nombre, l’extrême droite étasunienne exerce une influence idéologique disproportionnée tant à l’échelle nationale qu’internationale. Construite sur des revendications lunaires, la rhétorique de la droite militante devient vite répétitive et lénifiante. Au-delà du ridicule de ces revendications, il ne faut pas sous-estimer le danger qu’elles représentent. La violence et la stratégie de division portées par le mouvement sont clairement tournées contre les valeurs communes, progressistes et démocratiques des États-Unis. Les tautologies idéologiques assénées par les constitutionnalistes, les eschatologistes et les conspirationnistes interdisent la possibilité même d’un débat et d’un discours social. Elles donnent un tour mythique aux enjeux qu’elles prétendent aborder, en d’autres termes elles les isolent de tout examen construit, de toute critique publique. Une fois ces mythes installés, la véracité n’a plus cours et les questions idéologiques ne font plus débat.
L’élan nouveau de la droite radicale s’est présenté dans l’histoire comme un retour de flamme [backlash] contre les acquis de la New Left [la nouvelle gauche] dans les années 1960 et 1970. Au lieu d’une révolution abordée à la manière du XIXᵉ siècle contre la gouvernance de l’État-nation, la New Left a mené une révolution du quotidien reposant sur la désublimation d’institutions sociales qui étaient alors principalement patriarcales et impérialistes. Dans une certaine mesure, elle y a réussi. Toutefois, le déclin du niveau de vie et les dislocations de l’économie en ont rendu amers plus d’un (typiquement les hommes blancs de la classe moyenne qui s’imaginaient encore être l’expression d’une majorité), les privant de ce qu’ils considéraient être leur droit imprescriptible – la majorité des Américains sont, en réalité, des femmes. Sous une pression financière de plus en plus grande, ils ont vu dans la nouvelle économie globale post-coloniale un complot insidieux et dans l’ascendant social des femmes et des minorités une érosion injuste de leur statut de plein-droit. La prolétarisation de la classe moyenne américaine a résulté de deux facteurs : le nivellement constant de l’économie mondiale et la consolidation drastique, par la « Révolution Reagan », de la richesse de la classe à laquelle appartenait l’élite dirigeante. Pour autant, les États-Unis continuent de consommer bien au-delà de la part
David Duke (1950-) de ressources mondiales qui leur revient. Et cela ne veut pas dire que tous les Américains sont aisés. L’écart entre les riches et les pauvres y est plus grand que dans les pays industrialisés d’Europe. Tout cela n’empêche pas certains Américains de se considérer comme faisant partie d’une société égalitaire, pourvu que leurs droits restent l’apanage d’une lignée chrétienne d’ascendance européenne. Pour eux, la structure de classe de la société américaine est invisible. Ainsi attaqueront-ils d’abord les immigrants, les Africains-américains, les Juifs (voire le gouvernement lui-même) plutôt que de remettre en cause la classe dirigeante.
Ronald Reagan et George Bush ont forgé l’expression « syndrome du Vietnam » croyant ainsi pouvoir en finir une bonne fois pour toutes avec le mouvement pacifiste aux États-Unis. Ils étaient pourtant loin
Le MIOAK (ou Mystic Insignia of a Klansman [Insigne mystique du membre du Klan]) dit « Blood drop » (la goutte de sang) de se douter que ce « syndrome » était plus prononcé encore dans l’Amérique militariste et conservatrice, où beaucoup s’imaginaient qu’une défaite de l’armée américaine ne pouvait jamais résulter que d’une sorte de complot gouvernemental. À la tête de ces théoriciens du complot, on trouvait l’ancien « béret vert » et vétéran du Vietnam, le lieutenant James « Bo » Gritz, un temps compagnon de route du parti populiste fondé par David Duke, membre du Ku Klux Klan, lors de l’élection présidentielle de 1988On appelle aussi « Bérets verts » l’unité des Forces spéciales de l’armée américaine entraînée à la guérilla et aux armements de haute technologie. Bo Gritz est le vétéran haut en couleur sur lequel le film Rambo s’est fondé. Gritz s’est senti désabusé en découvrant que des officiels américains de haut rang se fournissait en opium auprès d’un profiteur de guerre birman et que la CIA exploitait le trafic de cocaïne en Amérique latine pour y financer des opérations d’infiltration. Ces constats le conduisirent à embrasser le conspirationnisme. Il se présenta à la présidentielle de 1992 comme candidat du parti populiste. Voir Alan W. Block, « The Standoff », Ambush at Ruby Ridge, éditions Berkley Books, New York, 1985, p. 85–86.. Non sans ironie, la militarisation de la droite se produisit largement en réaction à celle de la gauche. Adoptant la théorie du « foco » [théorie du feu] d’Ernesto « Che » Guevara (qui postulait qu’un petit groupe de guerilleros armés pouvait à lui seul propulser un mouvement populaire), la gauche américaine procura par inadvertance à la droite un modèle terroriste séduisant. Outre le recours à la lutte armée, le foquisme exigeait la transformation immédiate de la vie quotidienne – et non son renvoi à « l’après-révolution »George Katsiaficas, « Social Movements of 1968 », The Imagination of the New Left: a Global Analysis of 1968, édition South End Press, Boston, 1987, p. 36–43.. Même si cette idée était largement partagée par la New Left, l’adoption du foquisme finit par réorienter le militantisme américain vers le but moins nouveau et moins réaliste d’un renversement armé de l’État. La résistance radicale allait de la non-violence gandhienne à une approche cynique et romantique du meurtre – ce que George Katsiaficas appela un « Thermidor psychologique ». Au lieu d’initier un mouvement de masse progressiste, le foquisme fragmenta la New Left, pour la simple raison que l’élan du féminisme, des droits homosexuels et des droits civiques était plus fort. Au milieu des années 1980, l’approche « foco » de la stratégie de transformation avait fait son temps en Amérique latine. Sur fond de progressisme hypocrite, une politique de la haine promettait en réalité une forme d’authenticité existentielle à tous les extrémistes politiques
Des membres du Ku Klux Klan se saisissent de l’esclave émancipé Gus (joué par l’acteur Walter Long avec le visage noirci) dans une scène de Birth of A Nation (1915) de D. W. Griffith.. De fait, les Turner Diaries, roman tristement célèbre de William Pierce, se faisaient eux-mêmes l’écho des tactiques du Che. Dans ce livre, Pierce dépeignait sa vision d’un prochain soulèvement africain-américain contre la population blanche et la guerre des races qui allait s’ensuivre. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, le livre servit plus tard de modèle à des actes terroristes par trop réels :
« Le gouvernement s’en prendra de plus en plus aux dissidents et à tous ceux qui ne seront pas politiquement corrects. Et les deux camps se nourriront l’un l’autre. Plus le gouvernement deviendra répressif et terroriste, plus il y aura d’individus prêts à se livrer à une forme de terrorisme pour contrer le gouvernement. Et plus il y aura d’actes terroristes individuels contre le gouvernement, plus le gouvernement se fera terroriste à son tourMorris Dees, « The Last Best Hope », in Gathering Storm: America’s Militia Threat, sous la direction de Morris Dees et James Corcoran, édition Harper Collins, New York, 1996, p. 228–229.. »
Dans les deux cas, on pourrait appeler ça le stade terminal de l’esthétisation de la politique, pour reprendre l’expression de Walter Benjamin. Plus récemment, les événements de Ruby Ridge, Waco et Oklahoma City ont montré combien répondre à la violence par une force plus grande encore pouvait se révéler désastreux dans un climat
Trois membres du Ku Klux Klan dans l’accoutrement qu’ils portaient au moment de leur arrestation en septembre 1871, gravure publiée dans le Harper’s Weekly du 27 janvier 1872.de provocations de droite. Le patient courage d’un Morris Dees au Southern Poverty Law Center inspire une tactique plus efficace : au moyen de procès par action de groupe, Dees provoqua la dissolution de plusieurs branches du Ku Klux Klan ainsi que celle de la White Aryan Resistance de Tom Metzger.
Au milieu des années 1970, les théories d’Herbert Marcuse (qui firent si intimement partie de la New Left américaine dans les années 1960) ont commencé à perdre de leur popularité. Les concepts clés de Marcuse pourront néanmoins aider à pointer des différences significatives entre la version de droite et la version de gauche de l’underground. L’intolérance répressive est, bien sûr, toujours utile pour démasquer les aspects apparemment inoffensifs de l’idéologie progressiste [liberal]. « L’effet eros » a, cela dit, une importance plus grande encore pour peu qu’on le prenne à rebours. Marcuse l’associa aux événements de mai 1968, par exemplePlébiscité dès les années 1950 par la gauche estudiantine de la Brandeis University, Herbert Marcuse a théorisé l’effet Eros comme la possibilité pour une conscience humaine collective de se produire spontanément et de transcender les valeurs à court terme de la société moderne. En lieu et place des divisions catégorielles et des modalités compétitives de l’individualisme chronique, cet effet tendrait à la construction de relations sociales fondées d’abord sur le souci de la prospérité et du bien-être universels. Voir Herbert Marcuse, Éros et civilisation, éditions de Minuit, Paris, 1963.. Mais il s’agissait de temps extraordinaires et on sait que les idéaux sociaux ne peuvent suffire à mobiliser les masses. Ceci n’est nulle part plus évident que dans l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est. La décomposition politique des économies communistes provient pour une part de l’échec du bien commun social à susciter un investissement libidinal à la hauteur de celui provoqué par la forme marchandise. Ce qui n’est pas sans suggérer une relation particulière du politique au registre de l’investissement libidinal, ce dernier étant nécessairement une préoccupation centrale de l’esthétique : qu’est-ce qui est beau ? Qu’est-ce qui est désirable ? Qu’est-ce qui a de la valeur ? et ainsi de suite. Tandis que le paradigme de l’underground de gauche était politique et esthétique, celui de la droite américaine n’était officiellement que politique et religieux. Dans les mouvements
Couverture de la troisième édition des Turner Diariesde la droite américaine, la religion réabsorbe donc l’esthétique profane, ce qui laisse entendre que la lutte politique contemporaine a largement trait à la dé-sublimation et à la re-sublimation du quotidien. (Ce qui pourrait en outre expliquer pourquoi l’élimination du National Endowment for the Arts, dont le budget a été réduit dans des proportions telles qu’il n’en est plus que symbolique, fut un objectif si capital pour la droite.) La politique progressiste induit toujours une politisation de l’esthétique alors que la politique réactionnaire fait l’inverse : elle esthétise la politique. Aux États-Unis, la religion joue un très grand rôle dans ce registre. Si le socialisme découle pour l’essentiel de la doctrine religieuse de l’amour chrétien, la haine de la droite radicale découle quant à elle du déni des vérités coupables de la culture américaine. Ici, Dieu comble l’aporie du refoulement historique. Le mouvement Christian Identity invoque, par exemple, le nom de Dieu dans le but de construire un système hermétique – justifiant à son tour une histoire sordide d’exploitation racistePour une histoire du mouvement Christian Identity voir Michael Barkun, Religion and the Racist Right: The Origins of the Christian Identity Movement, éditions University of North Carolina Press, Chapel Hill, 1996.. L’irruption de la droite radicale dans le paysage politique américain montre que la lutte pour la transformation du quotidien ne concerne pas seulement les problèmes liés à la société de consommation. Elle doit aussi nécessairement se confronter aux héritages du colonialisme et du génocide.
Dans les États-Unis d’après-guerre, et principalement grâce aux efforts des médias des années 1970 et 1980, la figure du Nazi allemand en est venue à personnifier le mal. Naturellement, cette symbolique avait pour but d’inscrire une répulsion durable du génocide du IIIᵉ Reich. Mais elle a aussi servi à mythifier l’Allemagne comme origine et comme référence de tout mal, en aveuglant bon nombre devant les realpolitiks fascistes qui surgissaient ailleurs dans le monde – et en particulier chez eux. Inversement
Insigne de la Aryan Renaissance Society, beaucoup ont utilisé le terme « fasciste » à tort et à travers ; au point qu’il peut aujourd’hui désigner simplement quelque chose de déplaisant. Reste que l’image du soldat-commando en bottes de l’armée tout droit sorti d’une agence de casting vient à l’esprit avant celle du démagogue de talkshow radio ou de la ménagère de moins de cinquante ans. En conséquence, le fascisme tend à être de moins en moins imputable aux contradictions quotidiennes de l’économie politique capitaliste, en particulier celles de la récession économique et du déclin du niveau de vie. Il suffit de penser à la manière dont le mouvement skinhead a remis en scène l’image du mal dans la culture populaire. Non sans ironie, le style skinhead dérive des Mods qui, au départ, exagéraient et rejetaient eux-mêmes la normalité avec des cravates un peu trop minces et des allures un peu trop soignées. Or, une fois l’esthétique réabsorbée par la religion, l’idée d’un style individuel semble hors de propos pour l’extrême droite. Ainsi, la droite se considère-t-elle complètement naturelle et normale : d’une forme de normalité qui relève davantage d’un salutaire refoulement au sein d’un ethos puritain que du pas de l’oie et des swastikas. L’extrême droite, autrement dit, se croit
L’une des variantes de l’insigne de la White Aryan Resistancedépourvue de tout artifice. Même le mouvement Aryan Nations de Richard Butler fabrique ses uniformes (ses costumes ?) à partir de sélections en polyester du Kiabi du coin. Cette « anti-esthétique » distingue considérablement les tendances fascistes étasuniennes de celles d’Allemagne. Le cinéaste Hans-Jürgen Syberberg soutient que le but ultime du national-socialisme ne fut pas seulement d’unifier la culture et le peuple allemands, mais de les transformer en un objet esthétique malléable. Au lieu de quoi, aux États-Unis, c’est la véhémence religieuse qui assure au sein du mouvement une cohésion idéologique générale. (Le mot « religion » provient du latin religare, « relier, mettre ensemble ».) Or, ses adhérents se voient comme on ne peut plus individualistes et non comme des conformistes. Les États-Unis ayant commencé comme une nation de réfugiés religieux, la religion et la notion de liberté individuelle demeurent inséparables pour beaucoup d’entre eux.
Quoiqu’une
Incendie volontaire de l’église de Aryan Nations le 29 juin 2001 pour l’entraînement des pompiers de la ville voisine, après le démantèlement du groupuscule.large part de la population américaine soit conservatrice, un petit nombre seulement des Américains se trouve être extrémiste. Parmi ces extrémistes, un plus petit nombre encore se livre au terrorisme. La plupart des groupes extrémistes sont étroitement surveillés. Parfois, ils sont antagonistes ; parfois leurs intérêts se recoupent. Les prêcheurs fondamentalistes Pat Robertson et Jerry Falwell, par exemple, sont pro-Israël – ce qui les oppose à des organisations chrétiennes antisémites plus radicales. D’autres encore, comme l’Order de Robert Mathews, ne se considèrent pas spécialement « chrétiens » tout en étant antisémites. (Mathews était un fervent adepte du dieu nordique Odin.) Un opposant à l’impôt sur le revenu n’a que faire de la promotion de la prière dans les écoles publiques. Pas plus qu’un militant anti-avortement ne s’oppose nécessairement à l’immigration. De ce point de vue, un libertarien devrait, en principe, rejeter les cliniques qui pratiquent l’avortement avec les subventions de l’État au même titre que les restrictions sur le droit des femmes à choisir. Vu la grande hétérogénéité et la fragmentation de ce champ social, il conviendrait de l’envisager de deux manières au moins : par le biais d’une cartographie de ses enjeux réels d’une part et à travers le récit des mouvements et des organisations qui le composent d’autre part. Quatre questions majeures permettront de dresser la carte de la droite radicale : le populisme, la famille et l’éducation, la constitution et le droit de porter les armes.
Le populisme
Un tract de campagne de Huey P. Long (1893-†1935) en 1928Le populisme est par définition anti-élitiste : il plaide en faveur des individus et des municipalités locales contre les grandes entreprises et le haut gouvernement. Dans la politique de l’après-guerre, il incarne une réaction à la dislocation provoquée par le capital transnational et à l’emprise de la culture de masse. Il soutient traditionnellement une politique de la production indépendante illustrée par le petit paysan à l’auto-suffisance idéalisée contre la culture du consommateur urbainVoir Catherine McNicol Stock, « The Politics of Producerism », Rural Radicals: Righteous Rage in the American Grain, éditions Cornell University Press, Ithaca, 1996, p. 15–86..
Dans une société démocratique, les politiciens cherchent logiquement une base aussi large que possible de soutien populaire. Pour y parvenir, ils revendiquent souvent de « parler pour l’homme de la rue ». Quant à savoir de qui il s’agit, cela varie considérablement. Il y a aussi là, au départ tout au moins et dans une certaine mesure, une projection et une fonction imaginaires. Invoquer le nom du « peuple » (et non le terme marxiste de « masses ») demeure un geste vague en lui-même : le rhétoricien habile pourra toujours plier « la volonté du peuple » aux fins les plus impénétrables. Anti-entreprises, anti-establishment et anti-Orient, les politiciens populistes les plus emblématiques sont généralement des candidats tiers : William Jennings Bryan, George Wallace, Jesse Jackson ou Ross Perot. Fondamentalement ni de droite ni de gauche, le rejet populiste du discours dominant bascule parfois dans l’extrémisme sans crier gare. C’est là que peuvent se rejoindre des tendances populistes, socialistes et réactionnaires. En 1968, par exemple, la plupart des soutiens de Wallace nommèrent Robert Kennedy comme leur second choix de président (Wallace lui-même finira par désavouer plus tard à son racisme devant l’ancienne congrégation de Martin Luther King.)
Le populiste américain le plus haut en couleur fut Huey Long. Gouverneur de Louisiane et sénateur, Long se présenta à l’élection présidentielle en 1934 avec le slogan « Partageons nos richesses » qui suggérait de redistribuer le capital à l’échelle de la nation. Son partisan le plus ardent était le prêcheur fondamentaliste Gerald K. Smith. Ce dernier idolâtrait littéralement Long et, pendant la campagne, il dormit à plusieurs reprises au pied de son lit. Lorsqu’il fut assassiné, Long mourut dans ses bras. Brillant orateur, Smith se consacra plus tard à la théologie de la Christian Identity et devint, dans l’Amérique moderne, un promoteur zélé de l’antisémitisme. Son influence s’étend des années 1930 à aujourd’hui. Lorsque David Duke mit en place sa propre campagne présidentielle avec le susmentionné Bo Gritz comme colistier, le parti populiste tenta de rédiger son programme d’une manière qui ne devait pas passer pour trop raciste. Cela dit, l’insistance à afficher son opposition à l’esclavage et l’usage d’expressions telles que « libre de toute ingérence d’une autre race » tendaient à contredire sa tolérance proclamée :
« RESPECTER LA DIVERSITÉ RACIALE ET CULTURELLE. Toute race a à la fois le droit et le devoir de poursuivre sa destinée libre de toute ingérence d’une autre race. Le parti populiste s’oppose à l’esclavage, à l’exploitation impérialiste, aux programmes sociaux susceptibles d’altérer radicalement le comportement d’une race, aux demandes d’une race envers une autre de la soutenir financièrement ou politiquement dès lors qu’elle se trouve sur le sol américain ; il s’oppose tant à la ségrégation qu’à l’intégration forcées. Le parti populiste ne permettra à aucune minorité raciale de diviser ni de fractionner, soit à travers le contrôle des médias, soit à travers la déformation culturelle ou des activités politiques révolutionnaires, la majorité de la société-nation dans laquelle vivent ces minorités« Populist Party Platform », Extremism in America, sous la direction de Lyman Tower Sargent, éditions New York University Press, New York, 1995, p. 20.. »
Un appel à la tradition témoignait, cela dit, d’un biais plus évident à l’encontre des femmes et des homosexuels :
« REJETER L’E.R.A. ET LES DROITS HOMOSEXUELS. Les femmes ont déjà légalement plus de droits que les hommes et le parti populiste entend n’y rien changer. L’homosexualité n’est pas seulement immorale, elle est une perversion et ne devrait en aucun cas être reconnue comme mode de vie légitime qui impliquerait une législation spéciale et [sic] obligerait les gens normaux à les accepter. Le parti populiste reconnaît sa responsabilité à lutter contre cette maladie sociale en expansionIbid. La première section de l’amendement pour l’égalité des droits (Equal Rights Amendment, ERA) proposé déclarait : « L’égalité des droits au regard de la loi ne saurait être nié ni par les États-Unis ni par un quelconque État en raison du sexe. » L’ERA avait été introduit dès 1923 mais ne passa pas au Sénat avant 1972. Après que vingt-deux États l’aient rapidement ratifié, les organisations de Phyllis Schlafly, le Eagle Forum et STOP ERA rejoignirent l’opposition contre lui. L’ERA échoua alors à atteindre les trente-huit États minimum nécessaires à sa ratification.. »
Le courant philosophique étasunien du transcendantalisme module un populisme du genre dissident. Appréhendant la société comme « une conspiration contre ses individus », les militants populistes présupposent un droit et un devoir moraux de conduire toute action contre les grandes institutions. Au XIXᵉ siècle, le mouvement anarcho-capitaliste de Lysander Spooner défendra l’extrémité ultime : « Deux hommes n’ont pas plus de droit naturel à exercer quelque autorité que ce soit sur un autre que celui-là n’en a d’exercer quelque autorité que ce soit sur les deux premiers. Les droits naturels d’un homme lui appartiennent envers et contre le reste du mondeLyman Tower Sargent, op. cit., « Introduction », p. 11.. »
La famille et l’éducation
La question des valeurs de la « famille » touche à un ensemble
Affichage publicitaire pour la John Birch Society de débats comme l’école à la maison, l’éducation sexuelle, l’attribution des rôles selon les genres et le supposé droit à la vie. Ici, la droite radicale invoque un modèle de la famille nucléaire exclusivement hétérosexuel, blanc et appartenant à la classe moyenne pour justifier sa haine de l’avortement, des droits homosexuels et de l’intégration. La John Birch Society prétend ainsi que la famille est l’unité sociale la plus élémentaire de la civilisation, son unité économique la plus fondamentale, et « la première et la plus importante des écoles pour l’enfant. » Voilà qui contraste avec l’appel du Manifeste du parti communiste en faveur de l’abolition des droits de succession et de la gratuité de l’enseignement dans les écoles publiquesReed Benson et Robert Lee, « Your Family: the Fight for America Begins at Home », Extremism in America, p. 213–223.. Medford Evans, le rédacteur de la John Birch Society, établit plus loin une réciprocité « intrinsèque » entre institutions familiales et nation :
« Il y a naturellement une relation intrinsèque et inébranlable entre le concept même de famille et celui de nation. Le mot “nation” dérive du participe passé du verbe latin nascor, nati, natus, qui signifie “naître”. Ce qui rappelle le fait que le “patriotisme” dérive du latin patria, pour “patrie“, de pater, le père. On ne saurait nier que l’idée même de souveraineté politique, et partant de toute autorité juridique inférieure, est inextricablement liée à l’idée de lien du sang, de famille, de responsabilité et d’autorité parentalesMerdford Evans, « Childcare: the Great Federal Kidnap Conspiracy », Extremism in America, p. 204.. »
L’expression « lien du sang » souligne le facteur racial de cette équation. Les craintes de métissage abondent. Les suprémacistes blancs, en particulier, voient dans l’avortement et la stagnation de la croissance de la population des complots insidieux pour diminuer et priver la population blanche américaine de ses droits. Leur opposition aux cliniques pratiquant l’avortement et aux centres du planning familial se traduit autant par les manifestations que par les bombes. Le combat contre l’avortement a occupé le devant de la scène lorsque le militant pro-life Randall Terry a lancé la Rescue Operation
Joe et Agnes Sampson, affiche de Stop Operation Rescue, octobre 1988 [L’opération de sauvetage] en 1987. Celle-ci s’appuya sur la désobéissance civile (en général, le blocage des cliniques pratiquant l’avortement) à l’occasion d’une campagne lancée contre la décision dite « Roe contre Wade » de la Cour suprême en 1973. Le 10 mars 1993, cet activisme vira au meurtre lorsque Michael Griffin assassina le Dr David Gunn à Pensacola en Floride. Le 24 juillet 1994, le prêtre défroqué Paul Hill tua à son tour le remplaçant du Dr Gunn, le Dr John Britton, ainsi que son garde du corps James Barret. Le 30 décembre suivant, John Salvi III allait lui-même céder à la folie meurtrière deux jours durant, contre une clinique de Brookline dans le Massachusetts d’abord et contre une autre de Norfolk en Virginie, tuant trois personnes et en blessant cinq autresRichard Abanes, « Holy Wars », America’s Militias: Rebellion, Racism, Religion, éditions InterVarsity Press, Downers Grove (Illinois), 1996, p. 214–215.. Le chef de la White Aryan Resistance, Tom Metzger, encourageait de tels attentats :
« Presque tous les docteurs avorteurs sont juifs. L’avortement, c’est de l’argent pour les Juifs. Presque toutes les infirmières avorteuses sont lesbiennes. L’avortement procure des frissons aux lesbiennes. L’organisation juive corrompue du nom de Planning familial promeut l’avortement dans le comté d’Orange en Californie… Les Juifs doivent payer cet holocauste d’enfants blancsTom Metzger, cité in Richard Abanes, ibid. p. 217.. »
L’idéologie raciste de la procréation fonctionnelle milite bien entendu aussi contre l’homosexualité. La communauté homosexuelle, pour sa part, a depuis longtemps été la cible d’une violence « spontanée » à la fois moins programmatique, plus permanente et généralisée : le gay bashing [la persécution gay]. Mais il ne fait aucun doute que les attaques contre les Africains-américains ont été de loin les plus généralisées et les plus répandues. Certaines ont même été soutenues par des autorités officielles de premier plan. En 1957, lorsque les autorités fédérales ont transporté en bus les enfants africains-américains afin qu’ils intègrent une école de Little Rock en Arkansas, les élus locaux ont essayé de s’y opposer. Afin de faire respecter la nouvelle initiative fédérale, l’administration Eisenhower en appela aux troupes de la garde nationale. Après quoi, les suprémacistes blancs ont de plus en plus traité le gouvernement fédéral en ennemi.
L’extrême droite blâmera en particulier John Dewey
John Dewey (1859-†1952)pour avoir fait naître (et avoir corrompu) l’éducation publique moderne. La Constitution des États-Unis stipule, comme l’un de ses principes essentiels, la séparation de l’Église et de l’État. En tant que socialiste, Dewey défendait une sécularisation complète de l’école publique : « Il n’y a pas de Dieu et il n’y a pas d’âme. Aussi, il n’est nul besoin des accessoires de la religion traditionnelle. Le dogme et la croyance une fois écartés, la vérité immuable est elle-même morte et enterrée. Il n’y a la place ni pour une loi naturelle fixe ni pour des absolus moraux permanentsGary Allen, « New Education: the Radicals are After Your Children », Extremism in America, p. 225.. » Les fondamentalistes, quant à eux, reprochent au système scolaire américain non pas de refuser l’enseignement religieux, mais d’enseigner l’humanisme comme une nouvelle religion. Ils voient dans l’influence athéiste de Dewey la source de toute réforme éducative ; notamment les cours de sensibilisation que les enseignants consacrent à promouvoir la tolérance raciale et culturelle. Ils les comparent aux techniques de « lavage de cerveaux » supposément mises en œuvre par l’armée chinoise pendant la guerre de Corée. Certains voient même dans l’éducation sexuelle un instrument de corruption morale aux mains des Juifs. Enfin, le soutien apporté aux réformes scolaires progressistes par Carnegie, Rockefeller et la Ford Foundation répandra la rumeur d’une conspiration sordide financée par le capital international. Dès lors, beaucoup préfèreront scolariser leurs enfants à la maison en accord avec leurs propres valeurs.
Constitutionnalité
Ceux qui n’ont pas l’habitude de la rhétorique
Manifestant anti-IRS, 2019des mouvements « patriotiques » pourront parfois la trouver paradoxale : « Le gouvernement des États-Unis est hors-la-loi », « Les agents du fisc américain sont des traîtres » et ainsi de suite. De telles idées proviennent d’une interprétation radicale de la Constitution étasunienne fondée sur les « droits des États », interprétation qui, de façon assez surprenante, n’est pas toujours sans fondement. Quantité de polémistes traitent la constitution comme s’il s’agissait des Saintes Écritures, s’en remettant à l’autorité des rédacteurs (ou des Pères fondateurs) qui l’ont signée. La gauche et la droite retiennent et interprètent bien sûr différemment ses différentes parties. Il est révélateur que certains membres du Posse ComitatusLe Posse Comitatus est un mouvement anti-gouvernemental américain assez hétérogène datant des années 1970. Il a pour caractéristique de fédérer le refus de l’autorité de l’État considéré comme illégitime par nature. (ndt) croient, comme d’autres, que Dieu a littéralement fait don au peuple américain de la Déclaration d’indépendance, de la Constitution et de la Déclaration des Droits (les dix premiers amendements de la Constitution). Les fondamentalistes constitutionnalistes, à l’instar de leurs homologues bibliques, insistent sur une interprétation littérale de l’écrit à l’exclusion de toute autre. Au gré de citations sélectives, ils éliminent ainsi les ambiguïtés et contradictions indésirables – sans parler d’une histoire entière de luttes et de compromis qui, même encore aujourd’hui, est loin d’être terminée. Ce faisant, ils construisent un système clos de pensée qui leur permet de traiter par le mépris les contre-interprétations des juristes, des historiens et des spécialistes du droitDavid H. Bennett, The Party of Fear – The American Far Right from Nativism to the Militia Mouvement, « Reshaping of the New Right, Rise of the Militia Movement », Vintage Books, New York, p. 452–453..
On s’en doute, ceux qui voient dans la Constitution une création divine ont quelques scrupules à la changer. Pour ceux-là, la guerre de Sécession marque un tournant décisif. Ils considèrent que les treizième et quatorzième amendements de 1868 (qui, respectivement, abolissaient l’esclavage et garantissaient l’universalité des droits des citoyens) n’ont fait que pervertir le document original. Les amendements consécutifs contre les impôts locaux et les discriminations n’ont d’ailleurs fait qu’empirer les choses. Sans surprise, il s’agit des amendements mêmes qui garantissent les droits civiques et politiques des femmes et des minorités. En outre, les suprémacistes blancs font la distinction entre ce qu’ils appellent les « citoyens d’État », des Américains blancs dont les droits « proviennent de Dieu », et les « citoyens du quatorzième amendement » dont les droits proviennent d’un gouvernement fédéral rendu suspectIbid, p. 443–444.. Ils exhortent les citoyens d’État à revendiquer leur souveraineté d’ascendance divine en renonçant à leur citoyenneté présumée par le quatorzième amendement et en rompant tout contrat établi avec le gouvernement fédéral. Ces contrats « illégaux » comprennent les cartes de sécurité sociale, les permis de conduire, les contrats de mariage, les certificats de naissance, passeports et autres documents juridiquesLe mouvement des « citoyens souverains » s’est fait connaître auprès du public français le 1ᵉʳ avril 2024 lorsque des gendarmes du Nord de la France ont arrêté un automobiliste refusant de se soumettre à un contrôle routier en raison de son appartenance audit mouvement. La scène, filmée par la passagère du véhicule, montre le conducteur qui répète à la maréchaussée : « Je ne contracte pas, non, moi je ne contracte pas ». La vidéo allait rapidement prendre une dimension virale. Voir à ce sujet la note nᵒ 103 du lieutenant Alexandre Rodde pour le Centre de Recherche de l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale en juin 2024. (ndt). Ce faisant, ils ne reconnaissent que le droit commun ; les citoyens du quatorzième amendement doivent, quant à eux, continuer de se soumettre aux lois fédérales et nationales. Richard Abanes a expliqué comment les soi-disant constitutionnalistes fondent leurs interprétations sur des logiques fallacieuses :
« Les arguments patriotiques n’ont, au tribunal, pas beaucoup de sens parce qu’ils invoquent généralement un sophisme plus connu sous le nom de “distinction sans différence”. C’est ce qu’il se produit lorsqu’un sujet donné est discuté et que le même sujet est compris complètement différemment du fait d’une distinction insignifiante. Les opposants aux impôts, par exemple, admettent que les citoyens des États-Unis doivent effectivement payer un impôt sur le revenu, mais déclarent aussi qu’en tant qu’ils sont souverains, ils n’ont pas de revenus. Ils perçoivent des salaires. Par conséquent, les patriotes n’ont pas à payer l’impôtRichard Abanes, « Holy Wars », in op. cit., p. 36. Voir en particulier p. 30 à 32 pour un exposé sur les citoyens du quatorzième amendement.. »
L’impôt sur le revenu est aussi controversé que la législation sur les droits des citoyens. Ses opposants y voient avec raison la source première du pouvoir du gouvernement fédéral ; sans impôt sur le revenu, le gouvernement serait impotent. Ainsi, la résistance à l’impôt sur le revenu a-t-elle permis une forme de contestation politique extrêmement efficace. En dépit de son caractère apparemment indispensable, l’impôt sur le revenu est une institution récente qui date de l’après-guerre. En 1913, le Congrès avait déjà fait passer le seizième amendement accordant au gouvernement fédéral le droit de prélever et de collecter l’impôt sur le revenu. Néanmoins, l’administration Roosevelt
Affiche du mouvement Granger aura été la première à l’appliquer sous le nom d’« impôt de la victoire », un impôt dont l’urgence tenait à la nécessité de couvrir les coûts de la Deuxième Guerre mondiale. Cet impôt est resté en vigueur depuis lors. Faisant référence à l’article I de la Constitution, le Patriot Network [réseau patriote] et d’autres groupes ont déclaré l’Internal Revenue Service anticonstitutionnel mais aussi que la contribution à l’impôt sur le revenu devait être volontaire. L’extrême droite est même allée jusqu’à considérer le Federal Reserve Board, conçu par l’Allemand de naissance Paul Warburg, comme un instrument illégal au service d’une conspiration globale. Elle voit dans les billets de la Réserve fédérale un outil particulièrement contraignant de domination économique. Certains insistent même sur le fait que les pièces d’or et d’argent sont les seules monnaies d’échange valablesNon sans ironie, le Mouvement Granger plaidait en faveur d’une augmentation de l’impression de papier-monnaie dans le cadre de sa politique monétaire accommodante destinée à aider les fermiers à rembourser leurs dettes..
Au cœur du mouvement patriotique se trouve la question de la souveraineté, c’est-à-dire à quel niveau du gouvernement se trouve la plus haute autorité. Avant la Constitution, les États-Unis étaient gouvernés grâce aux Articles de la Confédération. Dans ce cadre, l’article II accordait un pouvoir discrétionnaire à chaque État pris séparément : « Chaque État est détenteur de sa souveraineté, de sa liberté et de son indépendance, ainsi que de tous les pouvoirs, juridictions et droits qui ne sont pas expressément délégués par la présente confédération aux États-Unis, réunis en CongrèsLyman Tower Sargent, op. cit., p. 4.. » Les fédéralistes trouvaient que de telles restrictions affaiblissaient grandement la Présidence et le Congrès. Le débat consécutif sur la manière d’allouer le pouvoir à travers la Constitution reflétait la division entre les populistes et l’élite – les partisans populistes étant eux-mêmes par surcroît divisés entre le Nord et le Sud. Le modèle issu de Nouvelle-Angleterre plaidait généralement en faveur d’un gouvernement local et populaire (avec des « assemblées municipales »), tandis que le modèle juridique des États du Sud consistait à protéger l’autonomie du système des plantations ainsi que l’institution de l’esclavage. Lors de la rédaction de la Constitution, les fédéralistes n’en prendront pas moins le dessus, accordant au gouvernement fédéral des pouvoirs bien plus étendus que ceux envisagés par les précédents articles. Ils convinrent néanmoins d’ajouter, en guise de compromis, le dixième amendement. Ce dernier déclare, quoique de façon un peu obscure, que « les pouvoirs non délégués aux États-Unis par la Constitution, ni interdits aux États par celle-ci, relèvent respectivement des États ou bien du peuple [c’est moi qui souligne]. » Nombreux sont ceux qui ont ignoré ou négligé cette dernière phrase, mais pas l’extrême droite.
Au-delà de l’héritage fédéraliste à long terme, c’est la lutte des petits agriculteurs contre l’élite qui avait précipité la Révolution américaine. Les colons patriotes prirent la loi en main non pas au nom d’idéaux démocratiques théoriques, mais de la protection de leurs biens et de leurs moyens de subsistance. Lors de la rébellion de Bacon en 1676, les pionniers de Virginie défièrent le gouvernement britannique et massacrèrent les Amérindiens pour s’approprier leurs terres et s’émanciper du contrôle aristocratique. (Leur haine des Amérindiens allait également jeter les fondements idéologiques de l’esclavage.) Entre 1650 et 1850
Image prise sur les lieux du siège des Montana Freemen, les pionniers se soulevèrent pas moins d’une soixantaine de fois contre des lois foncières considérées comme injustes. Ils constituèrent leurs propres milices pour incendier magasins, bâtiments publics et autres demeures cossues, pour mettre à bas les administrations locales et installer les leurs à la place. Ces soulèvements inclurent la rébellion de Shay et celle de Whiskey. Pour autant, Richard Abanes indique qu’on se trompe lorsqu’on compare les contrariétés législatives actuelles aux souffrances nombreuses endurées par les colons, et que c’est faire « insulte à la mémoire des fondateurs de l’Amérique »Richard Abanes, « Guns, Government and Glory », in op. cit., p. 70.. En outre, les milices de la guerre d’Indépendance ne furent ni clandestines ni dépourvues de réglementation ; leurs membres signaient des registres d’appel qui les engageaient au titre des articles de guerre et ils percevaient aussi des salaires assumés par le trésor public. Toujours est-il qu’Ethan Allen dut négocier avec la Grande-Bretagne pour qu’elle reconnaisse l’indépendance de l’État du Vermont avant comme après la Révolution. À ce titre, les Posse Comitatus, les Montana FreemenLes Montana Freemen sont un groupe anti-gouvernemental américain basé près de la ville de Jordan dans le Montana. Il s’est fait connaître du grand public en 1996 à la suite d’un affrontement armé prolongé entre ses « citoyens souverains » réunis sur leurs terres (baptisées du nom de « Justus Township ») et le FBI. Entre autres fraudes, ils battaient fausse monnaie. (ndt) et d’autres encore affirment que le plus haut niveau de gouvernement légitime incombe en réalité au shérif du comté. Sans compter que le Posse fait remonter ladite autorité à Dieu lui-même :
« Afin de dispenser les conseils adéquats, il est indispensable d’avoir une compréhension de base du droit commun et une connaissance générale de la Constitution des États-Unis… Ces connaissances sont (…) indispensables à une bonne citoyenneté ainsi qu’à l’accomplissement des responsabilités des vrais chrétiens envers leur Dieu comme envers leur pays. (…) La Constitution ayant été tirée des articles de la Confédération, sa source est par conséquent la Sainte BiblePosse Comitatus, « It is the Duty of Government to Prevent Injustice – Not to Promote It » [Il est du devoir du gouvernement de prévenir l’injustice – non de la promouvoir], cité in Extremism in America, op. cit., p. 346.. »
À partir de quoi le légalisme bascule, sur la base du Posse, dans la paranoïa la plus débridée :
« Nous sommes confrontés à un groupe au pouvoir hors-la-loi qui est en train de détruire nos libertés et de faire de nous les serfs d’un GOUVERNEMENT MONDIAL UNIQUE, dirigé par l’ANTÉCHRISTIbid. p. 348.. »
Ceci afin de montrer avec quelle facilité le fondamentalisme constitutionnel peut passer de la minutie juridique aux cosmologies globales. Toutefois, le besoin d’une lecture attentive de la Constitution peut lui-même découler d’une approche géopolitique. La redéfinition de l’État-nation par le capital mondial n’est pas sans menacer de déstabiliser les identités traditionnelles aux États-Unis comme à l’étranger. La tentative d’ancrer absolument le pouvoir au niveau local représente (symboliquement ou autrement) un ultime effort pour renverser ce processus. Parce que le mouvement patriotique se croit composé de « vrais » Américains, il conclut que les problèmes déroutants liés à l’ère post-Vietnam ne peuvent provenir que d’une trahison gouvernementale secrète.
Le contrôle des armes
Le second amendement stipule
Affiche de la NRAqu’« [une] milice bien régulée étant nécessaire à la sécurité de tout État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes est imprescriptible ». Si un tel droit paraît relever de l’héritage de la Guerre d’indépendance, il est aujourd’hui l’élément le plus controversé de la Constitution et divise profondément l’opinion publique américaine. La culture des armes est un héritage de la justice des pionniers – et elle en est venue, par extension, à valoir pour la liberté individuelle. Cependant, la prolifération des armes automatiques a transformé certaines villes américaines en véritables zones de guerre. La National Rifle Association (NRA), les Gun Owners of America ou d’autres groupes de pression considèrent malgré cela que toute tentative de restriction de la possession ou de la vente d’armes à feu est une atteinte aux libertés fondamentales américaines. L’enjeu est capital pour les militants de droite. Il va de soi que, dépourvu d’accès aux armes militaires, le mouvement milicien cesserait immédiatement d’exister. Norman Olson, pasteur baptiste fondateur de la Michigan Militia, affirme même que « le second amendement est en réalité le premier, dans notre pays, car sans armes pour nous protéger des tyrans, nous n’aurions aucune liberté d’expression »Cité in Morris Dees et James Corcoran, op. cit., p. 87.. « Si la détention d’armes devient un crime, alors seuls les criminels disposeront d’une arme. » dit le slogan le plus célèbre de la NRA. Ancien président de la Cour suprême américaine, Warren Burger précisa toutefois que l’interprétation du second amendement par le lobby des armes à feu était :
« l’une des plus grandes impostures, et je répète le mot “imposture”, que j’ai jamais vues de toute ma vie, commises par des groupes d’intérêts particuliers au détriment du public américain.
Le but véritable du second amendement était de s’assurer que les armées des États (les milices) soient cantonnées à la défense de l’État. Le langage même du second amendement réfute tout argument prétendant qu’il vise à garantir à chaque citoyen un droit illimité à posséder toute arme de son choixMorris Dees, op. cit., p. 220–221.. »
L’American Civil Liberties Union pose elle aussi que rien dans la Constitution ne garantit le droit au port d’arme. Mais les conservateurs, se référant à des déclarations de Thomas Jefferson, Patrick Henry, James Madison ou encore Samuel Adams, n’en affirment pas moins que c’était bien l’intention des Pères fondateursRichard Abanes, « Guns, Government and Glory », in op. cit., p. 67..
La première régulation des armes à feu, adoptée pendant la Prohibition, préleva un impôt spécial sur les mitraillettes et sur les fusils à canons sciés prisés à l’époque
Michigan Militia Babe (jeune femme posant pour le calendrier 2010 de la milice du Michigan destiné à récolter des fonds après plusieurs arrestations de miliciens par le FBI pour sédition le 29 mars de la même année)par les gangsters. À la suite des assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, le Congrès fit voter le Gun Control Act en 1968. Il réaffecta plus tard près d’un quart des agents du département du Trésor de l’Alcohol Tax Unit à l’application de la réglementation sur les armes à feu. En 1969, le département renomma l’unité Alcohol, Tobacco and Firearms Division. Peu de temps après, l’administration Nixon allait réorganiser la division en Bureau of Alcohol, Tobacco and Firearms (BATF), ce qu’il est resté aujourd’hui. Suite à la tentative d’assassinat ratée de David Hinkley sur Ronald Reagan en 1981, les pressions en faveur d’un contrôle plus strict des armes à feu se sont à nouveau intensifiées. En 1993, au lendemain de la fusillade mortelle de Ruby Ridge dans l’Idaho, qui vit des agents des US Marshalls et du FBI tuer la femme et le fils de Randy Weaver, membre de l’Aryan Nations, l’administration Clinton parvint finalement à faire adopter le Brady Bill, mesure imposant un délai d’attente pour l’achat des armes de poingLa loi fut nommée d’après le nom de l’ancien secrétaire de presse de Ronald Reagan, James Brady, que Hinkley atteignit, le laissant partiellement paralysé. Brady fut, par la suite, un ardent défenseur du contrôle des armes. La loi Brady interdit la vente de plusieurs types d’armes d’assaut et requiert un dossier d’antécédents avant tout achat d’une arme à feu.. Ruby Ridge devint de son côté un lieu de ralliement du mouvement milicien alors en plein essor aux États-Unis. La loi fédérale sur les crimes s’ensuivit en 1994, limitant encore la vente et la détention des fusils d’assaut. Les efforts visant à contrôler les armes à feu n’en déclenchèrent pas moins une nouvelle catastrophe majeure : Waco. Le BATF joua un rôle crucial dans les deuxAlan W. Bock, « A Government Out of Control? », in op. cit., p. 275.. Voilà qui présente donc une cartographie des questions sociales centrales autour desquelles s’est organisée l’extrême droite clandestine [underground] aux États-Unis : le populisme, la famille et l’éducation, le fondamentalisme constitutionnel et le droit au port d’armes.
Dans la deuxième partie, nous étudierons la généalogie des croyances qui servirent à justifier de telles positions.
(Traduction de Gauthier Herrmann)
« Une figure de l’artiste intellectuel anti-élitiste » (à propos de John Miller)
Artiste et théoricien états-unien né en 1957 à Cleveland (Ohio), John Miller est installé à New-York depuis la fin des années 1970. Ses activités se partagent entre la production artistique, l’écriture critique et l’enseignement au Barnard College de l’université de Columbia. Il est par ailleurs musicien et contribue à diverses formations, pratique initiée avec Mike Kelley, à Los Angeles, alors qu’ils étaient étudiants au California Institute of the Arts (CalArts). John Miller est le produit de la rencontre entre la contre-culture néo-marxiste des années 1970 et l’art conceptuel. Outre CalArts, dont il sort diplômé en 1979, il s’est formé dans les écoles d’art les plus expérimentales de la période post-68 : à la Rhode Island School of Design (RISD) d’abord, puis au Whitney Independent Study Program. En parallèle de la RISD, il suit des cours de linguistique à l’université de Brown et, quelques années plus tard, s’inscrit au cours d’introduction au Capital de la New Marxist School de New York.
C’est à CalArts qu’il fait la rencontre déterminante de Mike Kelley, formalisant avec lui une approche conceptuelle et matérialiste de l’anti-esthétique. Il suit les séminaires de Michael Asher, le pionnier de la critique institutionnelle, sorte de marathon théorique susceptible de se prolonger des jours et des nuits durant, tout en se nourrissant du witz critique d’autres enseignants comme les artistes conceptuels John Baldessari ou Douglas Huebler.
John Miller est la figure de l’artiste intellectuel anti-élitiste par excellence, l’élasticité de ses « sphères d’intérêt » le rapproche d’artistes comme Dan Graham. Il crée dans des contextes d’amitiés et d’engagements personnels, dans un va-et-vient constant entre références aux cultures nord-américaines « indigènes », théorie critique européenne et situationnisme.
Dans les années 1990, il pratique principalement la peinture et le dessin. En pleine postmodernité, son approche marxiste du stéréotype jette alors une lumière nouvelle sur les recherches appropriationnistes. Il apparaît dans plusieurs expositions sur le thème de l’abjection, au moment où les secousses des « cultural wars » (cette guerre des mots qui commença à faire rage dans le débat public autour des questions raciales, sexuelles et religieuses à cette période) atteignent jusqu’aux espaces feutrés de l’art contemporain pour y réactiver, à marche forcée, le débat autour de la notion d’idéologie. Ses tableaux enduits d’impasto marron et ses mannequins de department store enlisés dans des monticules d’excréments sont évoqués dans certains textes clés du postmodernisme « dissident », Hal Foster y voyant par exemple une « mimésis de la réification ».
En tant que plasticien, Miller reste fidèle au geste « mineur », engageant la sape des mécaniques séductrices de l’œuvre. Il se dit être en quête d’un art « moyen », émanation de la perception de « l’homme ou de la femme du commun », ce qui l’amène bien souvent à semer le trouble entre populisme esthétique et politisation de l’art.
La galerie Metro Pictures le représente très tôt, aux côtés d’artistes eux-mêmes passés par CalArts (comme Mike Kelley, Jim Shaw ou Tony Oursler) et qui pour certains (Jack Goldstein, Cindy Sherman, Sherrie Levine, Robert Longo, etc.) constitueront le socle de la Pictures generation. Malgré la jonction qu’il opère entre appropriationnistes new-yorkais et veine « scatter » du néo-conceptualisme de Los Angeles, John Miller se verra bien plus assimiler à la seconde tendance, sans pourtant rien perdre au fil de l’histoire de son caractère d’électron libre. Les artistes de CalArts de cette période se caractérisent par une origine commune au sein de la classe moyenne blanche du middle west, et une enfance passée dans les anciens bastions industriels en déclin (Detroit, Cleveland). Contrairement aux artistes de Pictures, Kelley et Miller revendiquent de façon quasi-provocatrice la valeur politique de leurs compétences théoriques. Ils en font même une arme stratégique d’élargissement de la sphère d’intérêt de l’art contemporain et de déstabilisation des hiérarchies culturelles admises au sein de l’intelligentsia post-structuraliste américaine. Alors qu’un climat « hyper-théorique » règne sur les formes néo-conceptuelles des années 1980, notamment à travers les publications critiques de la revue October et de figures majeures comme Benjamin Buchloh, Rosalind Krauss, Craig Owens, etc., leurs écrits se méfient de leur côté d’un trop grand « sérieux » et mettent à mal la dépossession induite par une polarisation des tâches entre artistes d’un côté et critiques de l’autre. À propos de l’engagement critique de John Miller, Mike Kelley dira : « La motivation principale qui incita un artiste comme Miller à se mettre à écrire de la critique est que l’establishment de la critique d’art ne tenait aucun compte de ses intérêts culturels. Dan Graham était un modèle particulièrement important à cette période. Son approche suscitait un ensemble de questions : était-il légitime de penser que l’art devait être conçu comme distinct d’autres productions culturelles contemporaines (comme le prétendaient les approches standards de l’histoire de l’art), ou devait-il être soumis à une analyse fondée sur des enjeux culturels plus larges ? »
Contrairement à Kelley, toutefois, qui a abondamment organisé la réception de son propre travail à travers l’écriture, presque à part égale avec ses textes de critique d’art ou de critique culturelle, John Miller maintient quant à lui une séparation plus large entre sa pratique artistique et sa pratique de l’écrit : signature récurrente dans le corpus de textes critiques consacrées aux artistes du postmodernisme (de Haim Steinbach à Jenny Holzer), il a finalement moins théorisé sa propre pratique de plasticien.
Sa démarche d’artiste-critique le conduit à théoriser la « merde », littéralement, mais aussi les « mauvais objets » culturels, dépourvus de légitimité critique, le kitsch « douteux », comme les jeux télévisés, la country music, etc. L’analyse de John Miller passe très souvent par une interrogation des cadres de production de plus-value esthétique du goût. Ses textes offrent ainsi de nouvelles manières de se confronter aux processus de réification de la culture nord-américaine contemporaine, processus soigneusement dissimulés par l’idéologie du « mainstream » (le goût « commun »).
Issue d’une conversation avec Mike Kelley qui s’est tenue en 19941, la série de textes Politics of Hate in the USA (« Politique de la haine aux États-Unis », inédite en français et à paraître dans son intégralité aux éditions du CiPH et des Presses Universitaires de Paris-Nanterre) pourrait sembler de prime abord relever de la théorie culturelle produite par un théoricien « classique ». Au-delà de son apport objectif et incontestable à une histoire de l’extrême-droite, qu’il soit le fait d’un artiste permet d’en apprécier d’autres aspects : il est un témoignage de la rigueur intellectuelle de John Miller, de l’éventail des sources qu’il mobilise et de son souci d’explorer des références culturelles susceptibles de passer pour secondaires ou marginales. Il témoigne par ailleurs de la continuité de son attachement à la question des rapports entre fascisme et culture, intérêt ici encore partagé par toute une génération sensible au caractère totalitaire et dévastateur des représentations des médias de masse.