Les dis­putes en cours pour savoir si l’époque mérite d’être qua­li­fiée de fas­ciste, post-fas­ciste, li­ber­ta­rienne, tech­no­féo­dale ou autre de­vraient s’ac­cor­der sur une chose : il existe une his­toire de la haine en po­li­tique, et c’est en par­tant de celle-ci qu’il faut saisir les enjeux con­tem­po­rains.
« Po­li­tique de la haine aux États-Unis » a été rédigé il y a presque une éter­nité, en 2012, alors que ces ques­tions ne se po­saient pas si net­te­ment. Il a la vertu de nous ra­me­ner, par blocs de dé­cen­nies, à cette his­to­ri­cité de l’ex­trême droite ; et parce que son auteur, John Miller, est un ar­tiste, de la penser no­tam­ment par les formes qu’elle pro­duit, par l’es­thé­tique qu’elle se choi­sit.
Cru­soer publie ici la pre­mière partie de ce texte qui en compte trois, à pa­raître en livre aux édi­tions du CiPh. Elle est ac­com­pag­née d’une notice re­tra­çant le par­cours de son auteur, ré­di­gée par Clara Guis­lain, qui a con­sa­cré une partie de sa thèse à John Miller, et Gau­thier Herr­mann, qui le tra­duit et a réa­lisé ici le tra­vail ico­no­gra­phique. Tous deux en­tre­pren­nent de faire con­naître son œuvre en France.

Les dis­putes en cours pour savoir si l’époque mérite d’être qua­li­fiée de fas­ciste, post-fas­ciste, li­ber­ta­rienne, tech­no­féo­dale ou autre de­vraient s’ac­cor­der sur une chose : il existe une his­toire de la haine en po­li­tique, et c’est en par­tant de celle-ci qu’il faut saisir les enjeux con­tem­po­rains.
« Po­li­tique de la haine aux États-Unis » a été rédigé il y a presque une éter­nité, en 2012, alors que ces ques­tions ne se po­saient pas si net­te­ment. Il a la vertu de nous ra­me­ner, par blocs de dé­cen­nies, à cette his­to­ri­cité de l’ex­trême droite ; et parce que son auteur, John Miller, est un ar­tiste, de la penser no­tam­ment par les formes qu’elle pro­duit, par l’es­thé­tique qu’elle se choi­sit.
Cru­soer publie ici la pre­mière partie de ce texte qui en compte trois, à pa­raître en livre aux édi­tions du CiPh. Elle est ac­com­pag­née d’une notice re­tra­çant le par­cours de son auteur, ré­di­gée par Clara Guis­lain, qui a con­sa­cré une partie de sa thèse à John Miller, et Gau­thier Herr­mann, qui le tra­duit et a réa­lisé ici le tra­vail ico­no­gra­phique. Tous deux en­tre­pren­nent de faire con­naître son œuvre en France.

John Miller

Po­li­tique de la haine aux États-Unis, 1re partie : une to­lé­rance ré­pres­sive

Le Président Ronald Reagan (1911-†2004) en 1982

Le texte qui suit […] re­monte à une con­ver­sa­tion que j’ai eue avec Mike Kelley en 1994, et qui fut pu­bliée sous le titre «  Too Young to be a Hippy, Too Old to be a Punk  » [Trop jeune pour être un hippie, trop vieux pour être un punk]« Too Young to be a Hippy, Too Old to be a Punk. (Dis­cus­sion with Mike Kelley) », Be Ma­ga­zin, Künst­le­rhaus Be­tha­nien, Berlin, n°1, 1994, p. 119–123 (en an­glais), p. 124–29 (en al­le­mand).. Chris­tophe Tan­nert du Künst­le­rhaus Be­tha­nien de Berlin nous avait in­vi­tés à dis­cu­ter de la culture po­li­tique et es­thé­tique un­der­ground aux États-Unis pour le pre­mier numéro du ma­ga­zine du Be­tha­nien Be Ma­ga­zin. Une année après, j’en ai écrit la suite sous la forme d’un compte-rendu nar­ra­tif et d’une ana­lyse du sujet, « Bu­rying the Un­der­ground » [en­ter­rer l’un­der­ground]. Entre-temps, une suc­ces­sion de prises d’otages, d’af­fron­te­ments armés et d’at­ten­tats à la bombe avaient rendu les Amé­ri­cains de plus en plus sen­sibles à une po­la­ri­sa­tion crois­sante entre le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral des États-Unis et ce qui était en train de prendre la forme d’un mou­ve­ment de mi­lices po­pu­laires : Ruby Ridge (1992), Waco (1993), Ok­la­homa City (1995) et Fort Davis au Texas (1997). J’ai com­mencé à y voir une con­tre­par­tie de droite au mi­li­tan­tisme de gauche. En fait, la droite avait l’air d’imi­ter les tac­tiques ini­tiées par l’un­der­ground de gauche. C’est ce qui m’a con­duit à écrire un essai com­plé­men­taire, « Heil Hitler! Have a Nice Day! The Po­li­tics of Hate in the USA » [Heil Hitler ! Bonne jour­née ! Po­li­tique de la haine aux États-Unis]. En 2001, le mou­ve­ment mi­li­cien s’était un peu es­souf­flé. Lorsque les ter­ro­ristes d’al-Qaida or­ches­trè­rent les at­taques du 11 sep­tembre, cela dit, ces évé­ne­ments res­sem­blaient tel­le­ment à ceux dé­crits dans The Turner Dia­ries que je sus­pec­tai d’abord la droite ra­di­cale. Bien que le chô­mage et la dis­lo­ca­tion de l’éco­no­mie aient nourri le mou­ve­ment mi­li­cien pen­dant les années 1990, la Grande Ré­ces­sion n’a pas en­gen­dré une ré­ponse si­mi­laire. Au lieu de ren­ver­ser (ou de faire sé­ces­sion avec) le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, l’ex­trême droite, dé­sor­mais in­car­née par le Tea Party, veut tra­vail­ler de l’in­té­rieur même du sys­tème po­li­tique en li­mi­tant le gou­ver­ne­ment et en le con­ver­tis­sant en un modèle de droits des États. Cette trans­for­ma­tion est ma­ni­feste dans les débats ré­pu­bli­cains ac­tuels en vue de la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle, à l’oc­ca­sion des­quels les can­di­dats ont tenté de faire du terme « modéré » un terme pé­jo­ra­tif.

– John Miller

Bo Gritz (1939-†2026)Bo Gritz (1939-†2026)
Quoique ré­duite par le nombre, l’ex­trême droite éta­su­nienne exerce une in­fluence idéo­lo­gique dis­pro­por­tion­née tant à l’échelle na­tio­nale qu’in­ter­na­tio­nale. Cons­truite sur des re­ven­di­ca­tions lu­naires, la rhé­to­rique de la droite mi­li­tante de­vient vite ré­pé­ti­tive et lé­ni­fiante. Au-delà du ri­di­cule de ces re­ven­di­ca­tions, il ne faut pas sous-es­ti­mer le danger qu’elles re­pré­sen­tent. La vio­lence et la stra­té­gie de di­vi­sion por­tées par le mou­ve­ment sont clai­re­ment tour­nées contre les va­leurs com­munes, pro­gres­sistes et dé­mo­cra­tiques des États-Unis. Les tau­to­lo­gies idéo­lo­giques as­sé­nées par les cons­ti­tu­tion­na­listes, les es­cha­to­lo­gistes et les cons­pi­ra­tion­nistes in­ter­di­sent la pos­si­bi­lité même d’un débat et d’un dis­cours social. Elles don­nent un tour my­thique aux enjeux qu’elles pré­ten­dent abor­der, en d’autres termes elles les iso­lent de tout examen cons­truit, de toute cri­tique pu­blique. Une fois ces mythes ins­tal­lés, la vé­ra­cité n’a plus cours et les ques­tions idéo­lo­giques ne font plus débat.

L’élan nou­veau de la droite ra­di­cale s’est pré­senté dans l’his­toire comme un retour de flamme [ba­ck­lash] contre les acquis de la New Left [la nou­velle gauche] dans les années 1960 et 1970. Au lieu d’une ré­vo­lu­tion abor­dée à la ma­nière du XIXᵉ siècle contre la gou­ver­nance de l’État-nation, la New Left a mené une ré­vo­lu­tion du quo­ti­dien re­po­sant sur la dé­su­bli­ma­tion d’ins­ti­tu­tions so­ciales qui étaient alors prin­ci­pa­le­ment pa­triar­cales et im­pé­ria­listes. Dans une cer­taine mesure, elle y a réussi. Tou­te­fois, le déclin du niveau de vie et les dis­lo­ca­tions de l’éco­no­mie en ont rendu amers plus d’un (ty­pi­que­ment les hommes blancs de la classe moyenne qui s’ima­gi­naient encore être l’ex­pres­sion d’une ma­jo­rité), les pri­vant de ce qu’ils con­si­dé­raient être leur droit im­pres­crip­tible – la ma­jo­rité des Amé­ri­cains sont, en réa­lité, des femmes. Sous une pres­sion fi­nan­cière de plus en plus grande, ils ont vu dans la nou­velle éco­no­mie glo­bale post-co­lo­niale un com­plot in­si­dieux et dans l’as­cen­dant social des femmes et des mi­no­ri­tés une éro­sion in­juste de leur statut de plein-droit. La pro­lé­ta­ri­sa­tion de la classe moyenne amé­ri­caine a ré­sulté de deux fac­teurs : le ni­vel­le­ment cons­tant de l’éco­no­mie mon­diale et la con­so­li­da­tion dras­tique, par la « Ré­vo­lu­tion Reagan », de la ri­chesse de la classe à la­quelle ap­par­te­nait l’élite di­ri­geante. Pour autant, les États-Unis con­ti­nuent de con­som­mer bien au-delà de la partDavid Duke (1950-)David Duke (1950-) de res­sources mon­diales qui leur re­vient. Et cela ne veut pas dire que tous les Amé­ri­cains sont aisés. L’écart entre les riches et les pauvres y est plus grand que dans les pays in­dus­tria­li­sés d’Eu­rope. Tout cela n’em­pêche pas cer­tains Amé­ri­cains de se con­si­dé­rer comme fai­sant partie d’une so­ciété éga­li­taire, pourvu que leurs droits res­tent l’apa­nage d’une lignée chré­tienne d’as­cen­dance eu­ro­péenne. Pour eux, la struc­ture de classe de la so­ciété amé­ri­caine est in­vi­sible. Ainsi at­ta­que­ront-ils d’abord les im­mi­grants, les Afri­cains-amé­ri­cains, les Juifs (voire le gou­ver­ne­ment lui-même) plutôt que de re­mettre en cause la classe di­ri­geante.

Ronald Reagan et George Bush ont forgé l’ex­pres­sion « syn­drome du Viet­nam » croyant ainsi pou­voir en finir une bonne fois pour toutes avec le mou­ve­ment pa­ci­fiste aux États-Unis. Ils étaient pour­tant loinLe MIOAK (ou Mystic Insignia of a Klansman [Insigne mystique du membre du Klan]) dit « Blood drop » (la goutte de sang)Le MIOAK (ou Mystic In­sig­nia of a Klans­man [In­signe mys­tique du membre du Klan]) dit « Blood drop » (la goutte de sang) de se douter que ce « syn­drome » était plus pro­noncé encore dans l’Amé­rique mi­li­ta­riste et con­ser­va­trice, où beau­coup s’ima­gi­naient qu’une dé­faite de l’ar­mée amé­ri­caine ne pou­vait jamais ré­sul­ter que d’une sorte de com­plot gou­ver­ne­men­tal. À la tête de ces théo­ri­ciens du com­plot, on trou­vait l’an­cien « béret vert » et vé­té­ran du Viet­nam, le lieu­te­nant James « Bo » Gritz, un temps com­pag­non de route du parti po­pu­liste fondé par David Duke, membre du Ku Klux Klan, lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 1988On ap­pelle aussi « Bérets verts » l’unité des Forces spé­ciales de l’ar­mée amé­ri­caine en­traî­née à la gué­rilla et aux ar­me­ments de haute tech­no­lo­gie. Bo Gritz est le vé­té­ran haut en cou­leur sur lequel le film Rambo s’est fondé. Gritz s’est senti dé­sa­busé en dé­cou­vrant que des of­fi­ciels amé­ri­cains de haut rang se four­nis­sait en opium auprès d’un pro­fi­teur de guerre birman et que la CIA ex­ploi­tait le trafic de co­caïne en Amé­rique latine pour y fi­nan­cer des opé­ra­tions d’in­fil­tra­tion. Ces cons­tats le con­dui­si­rent à em­bras­ser le cons­pi­ra­tion­nisme. Il se pré­senta à la pré­si­den­tielle de 1992 comme can­di­dat du parti po­pu­liste. Voir Alan W. Block, « The Stan­doff », Ambush at Ruby Ridge, édi­tions Berk­ley Books, New York, 1985, p. 85–86.. Non sans ironie, la mi­li­ta­ri­sa­tion de la droite se pro­dui­sit lar­ge­ment en réac­tion à celle de la gauche. Adop­tant la théo­rie du « foco » [théo­rie du feu] d’Er­nesto « Che » Gue­vara (qui pos­tu­lait qu’un petit groupe de gue­ril­le­ros armés pou­vait à lui seul pro­pul­ser un mou­ve­ment po­pu­laire), la gauche amé­ri­caine pro­cura par inad­ver­tance à la droite un modèle ter­ro­riste sé­dui­sant. Outre le re­cours à la lutte armée, le fo­quisme exi­geait la trans­for­ma­tion im­mé­diate de la vie quo­ti­dienne – et non son renvoi à « l’après-ré­vo­lu­tion »George Kat­sia­fi­cas, « Social Mo­ve­ments of 1968 », The Ima­gi­na­tion of the New Left: a Global Ana­ly­sis of 1968, édi­tion South End Press, Boston, 1987, p. 36–43.. Même si cette idée était lar­ge­ment par­ta­gée par la New Left, l’adop­tion du fo­quisme finit par réo­rien­ter le mi­li­tan­tisme amé­ri­cain vers le but moins nou­veau et moins réa­liste d’un ren­ver­se­ment armé de l’État. La ré­sis­tance ra­di­cale allait de la non-vio­lence gand­hienne à une ap­proche cy­nique et ro­man­tique du meurtre – ce que George Kat­sia­fi­cas appela un « Ther­mi­dor psy­cho­lo­gique ». Au lieu d’ini­tier un mou­ve­ment de masse pro­gres­siste, le fo­quisme frag­menta la New Left, pour la simple raison que l’élan du fé­mi­nisme, des droits ho­mo­sexuels et des droits ci­viques était plus fort. Au milieu des années 1980, l’ap­proche « foco » de la stra­té­gie de trans­for­ma­tion avait fait son temps en Amé­rique latine. Sur fond de pro­gres­sisme hy­po­crite, une po­li­tique de la haine pro­met­tait en réa­lité une forme d’au­then­ti­cité exis­ten­tielle à tous les ex­tré­mistes po­li­tiquesDes membres du Ku Klux Klan se saisissent de l'esclave émancipé Gus (joué par l'acteur Walter Long avec le visage noirci) dans une scène de Birth of A Nation (1915) de D. W. Griffith.Des membres du Ku Klux Klan se sai­sis­sent de l’es­clave éman­cipé Gus (joué par l’ac­teur Walter Long avec le visage noirci) dans une scène de Birth of A Nation (1915) de D. W. Grif­fith.. De fait, les Turner Dia­ries, roman tris­te­ment cé­lèbre de Wil­liam Pierce, se fai­saient eux-mêmes l’écho des tac­tiques du Che. Dans ce livre, Pierce dé­peig­nait sa vision d’un pro­chain sou­lè­ve­ment afri­cain-amé­ri­cain contre la po­pu­la­tion blanche et la guerre des races qui allait s’en­suivre. Bien qu’il s’agisse d’une fic­tion, le livre servit plus tard de modèle à des actes ter­ro­ristes par trop réels :

« Le gou­ver­ne­ment s’en pren­dra de plus en plus aux dis­si­dents et à tous ceux qui ne seront pas po­li­ti­que­ment cor­rects. Et les deux camps se nour­ri­ront l’un l’autre. Plus le gou­ver­ne­ment de­vien­dra ré­pres­sif et ter­ro­riste, plus il y aura d’in­di­vi­dus prêts à se livrer à une forme de ter­ro­risme pour con­trer le gou­ver­ne­ment. Et plus il y aura d’actes ter­ro­ristes in­di­vi­duels contre le gou­ver­ne­ment, plus le gou­ver­ne­ment se fera ter­ro­riste à son tourMorris Dees, « The Last Best Hope », in Ga­the­ring Storm: Ame­ri­ca’s Mi­li­tia Threat, sous la di­rec­tion de Morris Dees et James Cor­co­ran, édi­tion Harper Col­lins, New York, 1996, p. 228–229.. »

Dans les deux cas, on pour­rait ap­pe­ler ça le stade ter­mi­nal de l’es­thé­ti­sa­tion de la po­li­tique, pour re­prendre l’ex­pres­sion de Walter Ben­ja­min. Plus ré­cem­ment, les évé­ne­ments de Ruby Ridge, Waco et Ok­la­homa City ont montré com­bien ré­pondre à la vio­lence par une force plus grande encore pou­vait se ré­vé­ler dé­sas­treux dans un climat Trois membres du Ku Klux Klan dans l'accoutrement qu'ils portaient au moment de leur arrestation en septembre 1871, gravure publiée dans le Harper's Weekly du 27 janvier 1872.Trois membres du Ku Klux Klan dans l’ac­cou­tre­ment qu’ils por­taient au moment de leur ar­res­ta­tion en sep­tembre 1871, gra­vure publiée dans le Har­per’s Weekly du 27 jan­vier 1872.de pro­vo­ca­tions de droite. Le pa­tient cou­rage d’un Morris Dees au Sou­thern Po­verty Law Center ins­pire une tac­tique plus ef­fi­cace : au moyen de procès par action de groupe, Dees pro­vo­qua la dis­so­lu­tion de plu­sieurs branches du Ku Klux Klan ainsi que celle de la White Aryan Re­sis­tance de Tom Metz­ger.

Au milieu des années 1970, les théo­ries d’Her­bert Mar­cuse (qui firent si in­ti­me­ment partie de la New Left amé­ri­caine dans les années 1960) ont com­mencé à perdre de leur po­pu­la­rité. Les con­cepts clés de Mar­cuse pour­ront néan­moins aider à poin­ter des dif­fé­rences sig­ni­fi­ca­tives entre la ver­sion de droite et la ver­sion de gauche de l’un­der­ground. L’in­to­lé­rance ré­pres­sive est, bien sûr, tou­jours utile pour dé­mas­quer les as­pects ap­pa­rem­ment inof­fen­sifs de l’idéo­lo­gie pro­gres­siste [li­be­ral]. « L’ef­fet eros » a, cela dit, une im­por­tance plus grande encore pour peu qu’on le prenne à re­bours. Mar­cuse l’as­so­cia aux évé­ne­ments de mai 1968, par exemplePlé­bis­cité dès les années 1950 par la gauche es­tu­dian­tine de la Bran­deis Uni­ver­sity, Her­bert Mar­cuse a théo­risé l’ef­fet Eros comme la pos­si­bi­lité pour une cons­cience hu­maine col­lec­tive de se pro­duire spon­ta­né­ment et de trans­cen­der les va­leurs à court terme de la so­ciété mo­derne. En lieu et place des di­vi­sions ca­té­go­rielles et des mo­da­li­tés com­pé­ti­tives de l’in­di­vi­dua­lisme chro­nique, cet effet ten­drait à la cons­truc­tion de re­la­tions so­ciales fon­dées d’abord sur le souci de la pros­pé­rité et du bien-être uni­ver­sels. Voir Her­bert Mar­cuse, Éros et ci­vi­li­sa­tion, édi­tions de Minuit, Paris, 1963.. Mais il s’agis­sait de temps ex­traor­di­naires et on sait que les idéaux so­ciaux ne peu­vent suf­fire à mo­bi­li­ser les masses. Ceci n’est nulle part plus évi­dent que dans l’ef­fon­dre­ment de l’Union so­vié­tique et du bloc de l’Est. La dé­com­po­si­tion po­li­tique des éco­no­mies com­mu­nistes pro­vient pour une part de l’échec du bien commun social à sus­ci­ter un in­ves­tis­se­ment li­bi­di­nal à la hau­teur de celui pro­vo­qué par la forme mar­chan­dise. Ce qui n’est pas sans sug­gé­rer une re­la­tion par­ti­cu­lière du po­li­tique au re­gistre de l’in­ves­tis­se­ment li­bi­di­nal, ce der­nier étant né­ces­sai­re­ment une préoc­cu­pa­tion cen­trale de l’es­thé­tique : qu’est-ce qui est beau ? Qu’est-ce qui est dé­si­rable ? Qu’est-ce qui a de la valeur ? et ainsi de suite. Tandis que le pa­ra­digme de l’un­der­ground de gauche était po­li­tique et es­thé­tique, celui de la droite amé­ri­caine n’était of­fi­ciel­le­ment que po­li­tique et re­li­gieux. Dans les mou­ve­ments Couverture de la troisième édition des Turner DiariesCou­ver­ture de la troi­sième édition des Turner Dia­riesde la droite amé­ri­caine, la re­li­gion réab­sorbe donc l’es­thé­tique pro­fane, ce qui laisse en­tendre que la lutte po­li­tique con­tem­po­raine a lar­ge­ment trait à la dé-su­bli­ma­tion et à la re-su­bli­ma­tion du quo­ti­dien. (Ce qui pour­rait en outre ex­pli­quer pour­quoi l’éli­mi­na­tion du Na­tio­nal En­dow­ment for the Arts, dont le budget a été réduit dans des pro­por­tions telles qu’il n’en est plus que sym­bo­lique, fut un ob­jec­tif si ca­pi­tal pour la droite.) La po­li­tique pro­gres­siste induit tou­jours une po­li­ti­sa­tion de l’es­thé­tique alors que la po­li­tique réac­tion­naire fait l’in­verse : elle es­thé­tise la po­li­tique. Aux États-Unis, la re­li­gion joue un très grand rôle dans ce re­gistre. Si le so­cia­lisme dé­coule pour l’es­sen­tiel de la doc­trine re­li­gieuse de l’amour chré­tien, la haine de la droite ra­di­cale dé­coule quant à elle du déni des vé­ri­tés cou­pables de la culture amé­ri­caine. Ici, Dieu comble l’apo­rie du re­fou­le­ment his­to­rique. Le mou­ve­ment Chris­tian Iden­tity in­voque, par exemple, le nom de Dieu dans le but de cons­truire un sys­tème her­mé­tique – jus­ti­fiant à son tour une his­toire sor­dide d’ex­ploi­ta­tion ra­cistePour une his­toire du mou­ve­ment Chris­tian Iden­tity voir Mi­chael Barkun, Re­li­gion and the Racist Right: The Ori­gins of the Chris­tian Iden­tity Mo­ve­ment, édi­tions Uni­ver­sity of North Ca­ro­lina Press, Chapel Hill, 1996.. L’ir­rup­tion de la droite ra­di­cale dans le pay­sage po­li­tique amé­ri­cain montre que la lutte pour la trans­for­ma­tion du quo­ti­dien ne con­cerne pas seule­ment les pro­blèmes liés à la so­ciété de con­som­ma­tion. Elle doit aussi né­ces­sai­re­ment se con­fron­ter aux hé­ri­tages du co­lo­nia­lisme et du gé­no­cide.

Dans les États-Unis d’après-guerre, et prin­ci­pa­le­ment grâce aux ef­forts des médias des années 1970 et 1980, la figure du Nazi al­le­mand en est venue à per­son­ni­fier le mal. Na­tu­rel­le­ment, cette sym­bo­lique avait pour but d’ins­crire une ré­pul­sion du­rable du gé­no­cide du IIIᵉ Reich. Mais elle a aussi servi à my­thi­fier l’Al­le­magne comme ori­gine et comme ré­fé­rence de tout mal, en aveu­glant bon nombre devant les real­po­li­tiks fas­cistes qui sur­gis­saient ail­leurs dans le monde – et en par­ti­cu­lier chez eux. In­ver­se­mentInsigne de la Aryan Renaissance SocietyIn­signe de la Aryan Re­nais­sance So­ciety, beau­coup ont uti­lisé le terme « fas­ciste » à tort et à tra­vers ; au point qu’il peut au­jourd’hui dé­sig­ner sim­ple­ment quelque chose de dé­plai­sant. Reste que l’image du soldat-com­mando en bottes de l’ar­mée tout droit sorti d’une agence de cas­ting vient à l’es­prit avant celle du dé­ma­gogue de talk­show radio ou de la mé­na­gère de moins de cin­quante ans. En con­sé­quence, le fas­cisme tend à être de moins en moins im­pu­table aux con­tra­dic­tions quo­ti­diennes de l’éco­no­mie po­li­tique ca­pi­ta­liste, en par­ti­cu­lier celles de la ré­ces­sion éco­no­mique et du déclin du niveau de vie. Il suffit de penser à la ma­nière dont le mou­ve­ment skin­head a remis en scène l’image du mal dans la culture po­pu­laire. Non sans ironie, le style skin­head dérive des Mods qui, au départ, exa­gé­raient et re­je­taient eux-mêmes la nor­ma­lité avec des cra­vates un peu trop minces et des al­lures un peu trop soig­nées. Or, une fois l’es­thé­tique réab­sor­bée par la re­li­gion, l’idée d’un style in­di­vi­duel semble hors de propos pour l’ex­trême droite. Ainsi, la droite se con­si­dère-t-elle com­plè­te­ment na­tu­relle et nor­male : d’une forme de nor­ma­lité qui relève da­van­tage d’un sa­lu­taire re­fou­le­ment au sein d’un ethos pu­ri­tain que du pas de l’oie et des swas­ti­kas. L’ex­trême droite, au­tre­ment dit, se croit L'une des variantes de l'insigne de la White Aryan ResistanceL’une des va­riantes de l’in­signe de la White Aryan Re­sis­tancedé­pour­vue de tout ar­ti­fice. Même le mou­ve­ment Aryan Na­tions de Ri­chard Butler fa­brique ses uni­formes (ses cos­tumes ?) à partir de sé­lec­tions en po­lyes­ter du Kiabi du coin. Cette « anti-es­thé­tique » dis­tingue con­si­dé­ra­ble­ment les ten­dances fas­cistes éta­su­niennes de celles d’Al­le­magne. Le ci­néaste Hans-Jürgen Sy­ber­berg sou­tient que le but ultime du na­tio­nal-so­cia­lisme ne fut pas seule­ment d’uni­fier la culture et le peuple al­le­mands, mais de les trans­for­mer en un objet es­thé­tique mal­léable. Au lieu de quoi, aux États-Unis, c’est la vé­hé­mence re­li­gieuse qui assure au sein du mou­ve­ment une co­hé­sion idéo­lo­gique gé­né­rale. (Le mot « re­li­gion » pro­vient du latin re­li­gare, « relier, mettre en­semble ».) Or, ses adhé­rents se voient comme on ne peut plus in­di­vi­dua­listes et non comme des con­for­mistes. Les États-Unis ayant com­mencé comme une nation de ré­fu­giés re­li­gieux, la re­li­gion et la notion de li­berté in­di­vi­duelle de­meu­rent in­sé­pa­rables pour beau­coup d’entre eux.

Quoi­qu’une Incendie volontaire de l'église de Aryan Nations le 29 juin 2001 pour l'entraînement des pompiers de la ville voisine, après le démantèlement du groupuscule.In­cen­die vo­lon­taire de l’église de Aryan Na­tions le 29 juin 2001 pour l’en­traînement des pom­piers de la ville voi­sine, après le démantèlement du grou­pus­cule.large part de la po­pu­la­tion amé­ri­caine soit con­ser­va­trice, un petit nombre seule­ment des Amé­ri­cains se trouve être ex­tré­miste. Parmi ces ex­tré­mistes, un plus petit nombre encore se livre au ter­ro­risme. La plu­part des groupes ex­tré­mistes sont étroi­te­ment sur­veil­lés. Par­fois, ils sont an­ta­go­nistes ; par­fois leurs in­té­rêts se re­cou­pent. Les prê­cheurs fon­da­men­ta­listes Pat Ro­bert­son et Jerry Fal­well, par exemple, sont pro-Israël – ce qui les oppose à des or­ga­ni­sa­tions chré­tiennes an­ti­sé­mites plus ra­di­cales. D’autres encore, comme l’Or­der de Robert Ma­thews, ne se con­si­dè­rent pas spé­cia­le­ment « chré­tiens » tout en étant an­ti­sé­mites. (Ma­thews était un fer­vent adepte du dieu nor­dique Odin.) Un op­po­sant à l’im­pôt sur le revenu n’a que faire de la pro­mo­tion de la prière dans les écoles pu­bliques. Pas plus qu’un mi­li­tant anti-avor­te­ment ne s’op­pose né­ces­sai­re­ment à l’im­mi­gra­tion. De ce point de vue, un li­ber­ta­rien de­vrait, en prin­cipe, re­je­ter les cli­niques qui pra­ti­quent l’avor­te­ment avec les sub­ven­tions de l’État au même titre que les res­tric­tions sur le droit des femmes à choi­sir. Vu la grande hé­té­ro­gé­néité et la frag­men­ta­tion de ce champ social, il con­vien­drait de l’en­vi­sa­ger de deux ma­nières au moins : par le biais d’une car­to­gra­phie de ses enjeux réels d’une part et à tra­vers le récit des mou­ve­ments et des or­ga­ni­sa­tions qui le com­po­sent d’autre part. Quatre ques­tions ma­jeures per­met­tront de dres­ser la carte de la droite ra­di­cale : le po­pu­lisme, la fa­mille et l’édu­ca­tion, la cons­ti­tu­tion et le droit de porter les armes.

Le po­pu­lisme

Un tract de campagne de Huey P. Long (1893-†1935) en 1928Un tract de cam­pagne de Huey P. Long (1893-†1935) en 1928Le po­pu­lisme est par dé­fi­ni­tion anti-éli­tiste : il plaide en faveur des in­di­vi­dus et des mu­ni­ci­pa­li­tés lo­cales contre les grandes en­tre­prises et le haut gou­ver­ne­ment. Dans la po­li­tique de l’après-guerre, il in­carne une réac­tion à la dis­lo­ca­tion pro­vo­quée par le ca­pi­tal trans­na­tio­nal et à l’em­prise de la culture de masse. Il sou­tient tra­di­tion­nel­le­ment une po­li­tique de la pro­duc­tion in­dé­pen­dante il­lus­trée par le petit paysan à l’auto-suf­fi­sance idéa­li­sée contre la culture du con­som­ma­teur urbainVoir Ca­the­rine Mc­Ni­col Stock, « The Po­li­tics of Pro­du­ce­rism », Rural Ra­di­cals: Righ­teous Rage in the Ame­ri­can Grain, édi­tions Cor­nell Uni­ver­sity Press, Ithaca, 1996, p. 15–86..

Dans une so­ciété dé­mo­cra­tique, les po­li­ti­ciens cherchent lo­gi­que­ment une base aussi large que pos­sible de sou­tien po­pu­laire. Pour y par­ve­nir, ils re­ven­di­quent sou­vent de « parler pour l’homme de la rue ». Quant à savoir de qui il s’agit, cela varie con­si­dé­ra­ble­ment. Il y a aussi là, au départ tout au moins et dans une cer­taine mesure, une pro­jec­tion et une fonc­tion ima­gi­naires. In­vo­quer le nom du « peuple » (et non le terme marxiste de « masses ») de­meure un geste vague en lui-même : le rhé­to­ri­cien habile pourra tou­jours plier « la vo­lonté du peuple » aux fins les plus im­pé­né­trables. Anti-en­tre­prises, anti-es­ta­blish­ment et anti-Orient, les po­li­ti­ciens po­pu­listes les plus em­blé­ma­tiques sont gé­né­ra­le­ment des can­di­dats tiers : Wil­liam Jen­nings Bryan, George Wal­lace, Jesse Jack­son ou Ross Perot. Fon­da­men­ta­le­ment ni de droite ni de gauche, le rejet po­pu­liste du dis­cours do­mi­nant bas­cule par­fois dans l’ex­tré­misme sans crier gare. C’est là que peu­vent se re­joindre des ten­dances po­pu­listes, so­cia­listes et réac­tion­naires. En 1968, par exemple, la plu­part des sou­tiens de Wal­lace nom­mè­rent Robert Ken­nedy comme leur second choix de pré­si­dent (Wal­lace lui-même finira par dé­sa­vouer plus tard à son ra­cisme devant l’an­cienne con­gré­ga­tion de Martin Luther King.)

Le po­pu­liste amé­ri­cain le plus haut en cou­leur fut Huey Long. Gou­ver­neur de Loui­siane et sé­na­teur, Long se pré­senta à l’élec­tion pré­si­den­tielle en 1934 avec le slogan « Par­ta­geons nos ri­chesses » qui sug­gé­rait de re­dis­tri­buer le ca­pi­tal à l’échelle de la nation. Son par­ti­san le plus ardent était le prê­cheur fon­da­men­ta­liste Gerald K. Smith. Ce der­nier ido­lâ­trait lit­té­ra­le­ment Long et, pen­dant la cam­pagne, il dormit à plu­sieurs re­prises au pied de son lit. Lors­qu’il fut as­sas­siné, Long mourut dans ses bras. Bril­lant ora­teur, Smith se con­sa­cra plus tard à la théo­lo­gie de la Chris­tian Iden­tity et devint, dans l’Amé­rique mo­derne, un pro­mo­teur zélé de l’an­ti­sé­mi­tisme. Son in­fluence s’étend des années 1930 à au­jour­d’hui. Lorsque David Duke mit en place sa propre cam­pagne pré­si­den­tielle avec le sus­men­tionné Bo Gritz comme co­lis­tier, le parti po­pu­liste tenta de ré­di­ger son pro­gramme d’une ma­nière qui ne devait pas passer pour trop ra­ciste. Cela dit, l’in­sis­tance à af­fi­cher son op­po­si­tion à l’es­cla­vage et l’usage d’ex­pres­sions telles que « libre de toute in­gé­rence d’une autre race » ten­daient à con­tre­dire sa to­lé­rance pro­cla­mée :

« RES­PEC­TER LA DI­VER­SITÉ RA­CIALE ET CULTU­RELLE. Toute race a à la fois le droit et le devoir de pour­suivre sa des­ti­née libre de toute in­gé­rence d’une autre race. Le parti po­pu­liste s’op­pose à l’es­cla­vage, à l’ex­ploi­ta­tion im­pé­ria­liste, aux pro­grammes so­ciaux sus­cep­tibles d’al­té­rer ra­di­ca­le­ment le com­por­te­ment d’une race, aux de­mandes d’une race envers une autre de la sou­te­nir fi­nan­ciè­re­ment ou po­li­ti­que­ment dès lors qu’elle se trouve sur le sol amé­ri­cain ; il s’op­pose tant à la sé­gré­ga­tion qu’à l’in­té­gra­tion for­cées. Le parti po­pu­liste ne per­met­tra à aucune mi­no­rité ra­ciale de di­vi­ser ni de frac­tion­ner, soit à tra­vers le con­trôle des médias, soit à tra­vers la dé­for­ma­tion cultu­relle ou des ac­ti­vi­tés po­li­tiques ré­vo­lu­tion­naires, la ma­jo­rité de la so­ciété-nation dans la­quelle vivent ces mi­no­ri­tés« Po­pu­list Party Plat­form », Ex­tre­mism in Ame­rica, sous la di­rec­tion de Lyman Tower Sar­gent, édi­tions New York Uni­ver­sity Press, New York, 1995, p. 20.. »

Un appel à la tra­di­tion té­moig­nait, cela dit, d’un biais plus évi­dent à l’en­contre des femmes et des ho­mo­sexuels :

« RE­JE­TER L’E.R.A. ET LES DROITS HO­MO­SEXUELS. Les femmes ont déjà lé­ga­le­ment plus de droits que les hommes et le parti po­pu­liste entend n’y rien chan­ger. L’ho­mo­sexua­lité n’est pas seule­ment im­mo­rale, elle est une per­ver­sion et ne de­vrait en aucun cas être re­con­nue comme mode de vie lé­gi­time qui im­pli­que­rait une lé­gis­la­tion spé­ciale et [sic] obli­ge­rait les gens nor­maux à les ac­cep­ter. Le parti po­pu­liste re­con­naît sa res­pon­sa­bi­lité à lutter contre cette ma­la­die so­ciale en ex­pan­sionIbid. La pre­mière sec­tion de l’amen­de­ment pour l’éga­lité des droits (Equal Rights Amend­ment, ERA) pro­posé dé­cla­rait : « L’éga­lité des droits au regard de la loi ne sau­rait être nié ni par les États-Unis ni par un quel­conque État en raison du sexe. » L’ERA avait été in­tro­duit dès 1923 mais ne passa pas au Sénat avant 1972. Après que vingt-deux États l’aient ra­pi­de­ment ra­ti­fié, les or­ga­ni­sa­tions de Phyl­lis Schla­fly, le Eagle Forum et STOP ERA re­joig­ni­rent l’op­po­si­tion contre lui. L’ERA échoua alors à at­teindre les trente-huit États mi­ni­mum né­ces­saires à sa ra­ti­fi­ca­tion.. »

Le cou­rant phi­lo­so­phique éta­su­nien du trans­cen­dan­ta­lisme module un po­pu­lisme du genre dis­si­dent. Ap­pré­hen­dant la so­ciété comme « une cons­pi­ra­tion contre ses in­di­vi­dus », les mi­li­tants po­pu­listes pré­sup­po­sent un droit et un devoir moraux de con­duire toute action contre les grandes ins­ti­tu­tions. Au XIXᵉ siècle, le mou­ve­ment anar­cho-ca­pi­ta­liste de Ly­san­der Spoo­ner dé­fen­dra l’ex­tré­mité ultime : « Deux hommes n’ont pas plus de droit na­tu­rel à exer­cer quelque au­to­rité que ce soit sur un autre que celui-là n’en a d’exer­cer quelque au­to­rité que ce soit sur les deux pre­miers. Les droits na­tu­rels d’un homme lui ap­par­tien­nent envers et contre le reste du mondeLyman Tower Sar­gent, op. cit., « In­tro­duc­tion », p. 11.. »

La fa­mille et l’édu­ca­tion

La ques­tion des va­leurs de la « fa­mille » touche à un en­sembleAffichage publicitaire pour la John Birch SocietyAf­fi­chage pu­bli­ci­taire pour la John Birch So­ciety de débats comme l’école à la maison, l’édu­ca­tion sexuelle, l’at­tri­bu­tion des rôles selon les genres et le sup­posé droit à la vie. Ici, la droite ra­di­cale in­voque un modèle de la fa­mille nu­cléaire ex­clu­si­ve­ment hé­té­ro­sexuel, blanc et ap­par­te­nant à la classe moyenne pour jus­ti­fier sa haine de l’avor­te­ment, des droits ho­mo­sexuels et de l’in­té­gra­tion. La John Birch So­ciety pré­tend ainsi que la fa­mille est l’unité so­ciale la plus élé­men­taire de la ci­vi­li­sa­tion, son unité éco­no­mique la plus fon­da­men­tale, et « la pre­mière et la plus im­por­tante des écoles pour l’en­fant. » Voilà qui con­traste avec l’ap­pel du Ma­ni­feste du parti com­mu­niste en faveur de l’abo­li­tion des droits de suc­ces­sion et de la gra­tuité de l’en­seig­ne­ment dans les écoles pu­bliquesReed Benson et Robert Lee, « Your Family: the Fight for Ame­rica Begins at Home », Ex­tre­mism in Ame­rica, p. 213–223.. Med­ford Evans, le ré­dac­teur de la John Birch So­ciety, éta­blit plus loin une ré­ci­pro­cité « in­trin­sèque » entre ins­ti­tu­tions fa­mi­liales et nation :

« Il y a na­tu­rel­le­ment une re­la­tion in­trin­sèque et iné­bran­lable entre le con­cept même de fa­mille et celui de nation. Le mot “nation” dérive du par­ti­cipe passé du verbe latin nascor, nati, natus, qui sig­ni­fie “naître”. Ce qui rap­pelle le fait que le “pa­trio­tisme” dérive du latin patria, pour “patrie“, de pater, le père. On ne sau­rait nier que l’idée même de sou­ve­rai­neté po­li­tique, et par­tant de toute au­to­rité ju­ri­dique in­fé­rieure, est inex­tri­ca­ble­ment liée à l’idée de lien du sang, de fa­mille, de res­pon­sa­bi­lité et d’au­to­rité pa­ren­talesMerd­ford Evans, « Child­care: the Great Fe­de­ral Kidnap Cons­pi­racy », Ex­tre­mism in Ame­rica, p. 204.. »

L’ex­pres­sion « lien du sang » sou­ligne le fac­teur racial de cette équa­tion. Les craintes de mé­tis­sage abon­dent. Les su­pré­ma­cistes blancs, en par­ti­cu­lier, voient dans l’avor­te­ment et la stag­na­tion de la crois­sance de la po­pu­la­tion des com­plots in­si­dieux pour di­mi­nuer et priver la po­pu­la­tion blanche amé­ri­caine de ses droits. Leur op­po­si­tion aux cli­niques pra­ti­quant l’avor­te­ment et aux centres du plan­ning fa­mi­lial se tra­duit autant par les ma­ni­fes­ta­tions que par les bombes. Le combat contre l’avor­te­ment a occupé le devant de la scène lorsque le mi­li­tant pro-life Ran­dall Terry a lancé la Rescue Ope­ra­tionJoe et Agnes Sampson, affiche de Stop Operation Rescue, octobre 1988Joe et Agnes Samp­son, af­fiche de Stop Ope­ra­tion Rescue, oc­tobre 1988 [L’opé­ra­tion de sau­ve­tage] en 1987. Celle-ci s’ap­puya sur la dé­so­béis­sance civile (en gé­né­ral, le blo­cage des cli­niques pra­ti­quant l’avor­te­ment) à l’oc­ca­sion d’une cam­pagne lancée contre la dé­ci­sion dite « Roe contre Wade » de la Cour su­prême en 1973. Le 10 mars 1993, cet ac­ti­visme vira au meurtre lorsque Mi­chael Grif­fin as­sas­sina le Dr David Gunn à Pen­sa­cola en Flo­ride. Le 24 juil­let 1994, le prêtre dé­fro­qué Paul Hill tua à son tour le rem­pla­çant du Dr Gunn, le Dr John Brit­ton, ainsi que son garde du corps James Barret. Le 30 dé­cembre sui­vant, John Salvi III allait lui-même céder à la folie meur­trière deux jours durant, contre une cli­nique de Brook­line dans le Mas­sa­chu­setts d’abord et contre une autre de Nor­folk en Vir­gi­nie, tuant trois per­sonnes et en bles­sant cinq autresRi­chard Abanes, « Holy Wars », Ame­ri­ca’s Mi­li­tias: Re­bel­lion, Racism, Re­li­gion, édi­tions In­ter­Var­sity Press, Dow­ners Grove (Il­li­nois), 1996, p. 214–215.. Le chef de la White Aryan Re­sis­tance, Tom Metz­ger, en­cou­ra­geait de tels at­ten­tats :

« Presque tous les doc­teurs avor­teurs sont juifs. L’avor­te­ment, c’est de l’ar­gent pour les Juifs. Presque toutes les in­fir­mières avor­teuses sont les­biennes. L’avor­te­ment pro­cure des fris­sons aux les­biennes. L’or­ga­ni­sa­tion juive cor­rom­pue du nom de Plan­ning fa­mi­lial pro­meut l’avor­te­ment dans le comté d’Orange en Ca­li­for­nie… Les Juifs doi­vent payer cet ho­lo­causte d’en­fants blancsTom Metz­ger, cité in Ri­chard Abanes, ibid. p. 217.. »

L’idéo­lo­gie ra­ciste de la pro­créa­tion fonc­tion­nelle milite bien en­tendu aussi contre l’ho­mo­sexua­lité. La com­mu­nauté ho­mo­sexuelle, pour sa part, a depuis long­temps été la cible d’une vio­lence « spon­ta­née » à la fois moins pro­gram­ma­tique, plus per­ma­nente et gé­né­ra­li­sée : le gay ba­shing [la per­sé­cu­tion gay]. Mais il ne fait aucun doute que les at­taques contre les Afri­cains-amé­ri­cains ont été de loin les plus gé­né­ra­li­sées et les plus ré­pan­dues. Cer­taines ont même été sou­te­nues par des au­to­ri­tés of­fi­cielles de pre­mier plan. En 1957, lorsque les au­to­ri­tés fé­dé­rales ont trans­porté en bus les en­fants afri­cains-amé­ri­cains afin qu’ils in­tègrent une école de Little Rock en Ar­kan­sas, les élus locaux ont essayé de s’y op­po­ser. Afin de faire res­pec­ter la nou­velle ini­tia­tive fé­dé­rale, l’ad­mi­nis­tra­tion Ei­sen­ho­wer en appela aux troupes de la garde na­tio­nale. Après quoi, les su­pré­ma­cistes blancs ont de plus en plus traité le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral en ennemi.

L’ex­trême droite blâ­mera en par­ti­cu­lier John Dewey John Dewey (1859-†1952)John Dewey (1859-†1952)pour avoir fait naître (et avoir cor­rompu) l’édu­ca­tion pu­blique mo­derne. La Cons­ti­tu­tion des États-Unis sti­pule, comme l’un de ses prin­cipes es­sen­tiels, la sé­pa­ra­tion de l’Église et de l’État. En tant que so­cia­liste, Dewey dé­fen­dait une sé­cu­la­ri­sa­tion com­plète de l’école pu­blique : « Il n’y a pas de Dieu et il n’y a pas d’âme. Aussi, il n’est nul besoin des ac­ces­soires de la re­li­gion tra­di­tion­nelle. Le dogme et la croyance une fois écar­tés, la vérité im­muable est elle-même morte et en­ter­rée. Il n’y a la place ni pour une loi na­tu­relle fixe ni pour des ab­so­lus moraux per­ma­nentsGary Allen, « New Edu­ca­tion: the Ra­di­cals are After Your Chil­dren », Ex­tre­mism in Ame­rica, p. 225.. » Les fon­da­men­ta­listes, quant à eux, re­prochent au sys­tème sco­laire amé­ri­cain non pas de re­fu­ser l’en­seig­ne­ment re­li­gieux, mais d’en­seig­ner l’hu­ma­nisme comme une nou­velle re­li­gion. Ils voient dans l’in­fluence athéiste de Dewey la source de toute ré­forme édu­ca­tive ; no­tam­ment les cours de sen­si­bi­li­sa­tion que les en­seig­nants con­sacrent à pro­mou­voir la to­lé­rance ra­ciale et cultu­relle. Ils les com­pa­rent aux tech­niques de « lavage de cer­veaux » sup­po­sé­ment mises en œuvre par l’ar­mée chi­noise pen­dant la guerre de Corée. Cer­tains voient même dans l’édu­ca­tion sexuelle un ins­tru­ment de cor­rup­tion morale aux mains des Juifs. Enfin, le sou­tien ap­porté aux ré­formes sco­laires pro­gres­sistes par Car­ne­gie, Ro­cke­fel­ler et la Ford Foun­da­tion ré­pan­dra la rumeur d’une cons­pi­ra­tion sor­dide fi­nan­cée par le ca­pi­tal in­ter­na­tio­nal. Dès lors, beau­coup pré­fè­re­ront sco­la­ri­ser leurs en­fants à la maison en accord avec leurs propres va­leurs.

Cons­ti­tu­tion­na­lité

Ceux qui n’ont pas l’ha­bi­tude de la rhé­to­rique Manifestant anti-IRS, 2019Ma­ni­fes­tant anti-IRS, 2019des mou­ve­ments « pa­trio­tiques » pour­ront par­fois la trou­ver pa­ra­doxale : « Le gou­ver­ne­ment des États-Unis est hors-la-loi », « Les agents du fisc amé­ri­cain sont des traîtres » et ainsi de suite. De telles idées pro­vien­nent d’une in­ter­pré­ta­tion ra­di­cale de la Cons­ti­tu­tion éta­su­nienne fondée sur les « droits des États », in­ter­pré­ta­tion qui, de façon assez sur­pre­nante, n’est pas tou­jours sans fon­de­ment. Quan­tité de po­lé­mistes trai­tent la cons­ti­tu­tion comme s’il s’agis­sait des Saintes Écri­tures, s’en re­met­tant à l’au­to­rité des ré­dac­teurs (ou des Pères fon­da­teurs) qui l’ont signée. La gauche et la droite re­tien­nent et in­ter­prè­tent bien sûr dif­fé­rem­ment ses dif­fé­rentes par­ties. Il est ré­vé­la­teur que cer­tains membres du Posse Co­mi­ta­tusLe Posse Co­mi­ta­tus est un mou­ve­ment anti-gou­ver­ne­men­tal amé­ri­cain assez hé­té­ro­gène datant des années 1970. Il a pour ca­rac­té­ris­tique de fé­dé­rer le refus de l’au­to­rité de l’État con­si­déré comme il­lé­gi­time par nature. (ndt) croient, comme d’autres, que Dieu a lit­té­ra­le­ment fait don au peuple amé­ri­cain de la Dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance, de la Cons­ti­tu­tion et de la Dé­cla­ra­tion des Droits (les dix pre­miers amen­de­ments de la Cons­ti­tu­tion). Les fon­da­men­ta­listes cons­ti­tu­tion­na­listes, à l’ins­tar de leurs ho­mo­logues bi­bliques, in­sis­tent sur une in­ter­pré­ta­tion lit­té­rale de l’écrit à l’ex­clu­sion de toute autre. Au gré de ci­ta­tions sé­lec­tives, ils éli­mi­nent ainsi les am­bi­guï­tés et con­tra­dic­tions in­dé­si­rables – sans parler d’une his­toire en­tière de luttes et de com­pro­mis qui, même encore au­jour­d’hui, est loin d’être ter­mi­née. Ce fai­sant, ils cons­trui­sent un sys­tème clos de pensée qui leur permet de trai­ter par le mépris les contre-in­ter­pré­ta­tions des ju­ristes, des his­to­riens et des spé­cia­listes du droitDavid H. Ben­nett, The Party of Fear – The Ame­ri­can Far Right from Na­ti­vism to the Mi­li­tia Mou­ve­ment, « Re­sha­ping of the New Right, Rise of the Mi­li­tia Mo­ve­ment », Vin­tage Books, New York, p. 452–453..

On s’en doute, ceux qui voient dans la Cons­ti­tu­tion une créa­tion divine ont quelques scru­pules à la chan­ger. Pour ceux-là, la guerre de Sé­ces­sion marque un tour­nant dé­ci­sif. Ils con­si­dè­rent que les trei­zième et qua­tor­zième amen­de­ments de 1868 (qui, res­pec­ti­ve­ment, abo­lis­saient l’es­cla­vage et ga­ran­tis­saient l’uni­ver­sa­lité des droits des ci­toyens) n’ont fait que per­ver­tir le do­cu­ment ori­gi­nal. Les amen­de­ments con­sé­cu­tifs contre les impôts locaux et les dis­cri­mi­na­tions n’ont d’ail­leurs fait qu’em­pi­rer les choses. Sans sur­prise, il s’agit des amen­de­ments mêmes qui ga­ran­tis­sent les droits ci­viques et po­li­tiques des femmes et des mi­no­ri­tés. En outre, les su­pré­ma­cistes blancs font la dis­tinc­tion entre ce qu’ils ap­pel­lent les « ci­toyens d’État », des Amé­ri­cains blancs dont les droits « pro­vien­nent de Dieu », et les « ci­toyens du qua­tor­zième amen­de­ment » dont les droits pro­vien­nent d’un gou­ver­ne­ment fé­dé­ral rendu sus­pectIbid, p. 443–444.. Ils ex­hor­tent les ci­toyens d’État à re­ven­di­quer leur sou­ve­rai­neté d’as­cen­dance divine en re­non­çant à leur ci­toyen­neté pré­su­mée par le qua­tor­zième amen­de­ment et en rom­pant tout con­trat établi avec le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. Ces con­trats « il­lé­gaux » com­pren­nent les cartes de sé­cu­rité so­ciale, les permis de con­duire, les con­trats de ma­riage, les cer­ti­fi­cats de nais­sance, pas­se­ports et autres do­cu­ments ju­ri­diquesLe mou­ve­ment des « ci­toyens sou­ve­rains » s’est fait con­naître auprès du public fran­çais le 1ᵉʳ avril 2024 lorsque des gen­darmes du Nord de la France ont arrêté un au­to­mo­bi­liste re­fu­sant de se sou­mettre à un con­trôle rou­tier en raison de son ap­par­te­nance audit mou­ve­ment. La scène, filmée par la pas­sa­gère du vé­hi­cule, montre le con­duc­teur qui répète à la ma­ré­chaus­sée : « Je ne con­tracte pas, non, moi je ne con­tracte pas ». La vidéo allait ra­pi­de­ment prendre une di­men­sion virale. Voir à ce sujet la note nᵒ 103 du lieu­te­nant Alexandre Rodde pour le Centre de Re­cherche de l’École des Of­fi­ciers de la Gen­dar­me­rie Na­tio­nale en juin 2024. (ndt). Ce fai­sant, ils ne re­con­nais­sent que le droit commun ; les ci­toyens du qua­tor­zième amen­de­ment doi­vent, quant à eux, con­ti­nuer de se sou­mettre aux lois fé­dé­rales et na­tio­nales. Ri­chard Abanes a ex­pli­qué com­ment les soi-disant cons­ti­tu­tion­na­listes fon­dent leurs in­ter­pré­ta­tions sur des lo­giques fal­la­cieuses :

« Les ar­gu­ments pa­trio­tiques n’ont, au tri­bu­nal, pas beau­coup de sens parce qu’ils in­vo­quent gé­né­ra­le­ment un so­phisme plus connu sous le nom de “dis­tinc­tion sans dif­fé­rence”. C’est ce qu’il se pro­duit lors­qu’un sujet donné est dis­cuté et que le même sujet est com­pris com­plè­te­ment dif­fé­rem­ment du fait d’une dis­tinc­tion in­sig­ni­fiante. Les op­po­sants aux impôts, par exemple, ad­met­tent que les ci­toyens des États-Unis doi­vent ef­fec­ti­ve­ment payer un impôt sur le revenu, mais dé­cla­rent aussi qu’en tant qu’ils sont sou­ve­rains, ils n’ont pas de re­ve­nus. Ils per­çoi­vent des sa­laires. Par con­sé­quent, les pa­triotes n’ont pas à payer l’im­pôtRi­chard Abanes, « Holy Wars », in op. cit., p. 36. Voir en par­ti­cu­lier p. 30 à 32 pour un exposé sur les ci­toyens du qua­tor­zième amen­de­ment.. »

L’im­pôt sur le revenu est aussi con­tro­versé que la lé­gis­la­tion sur les droits des ci­toyens. Ses op­po­sants y voient avec raison la source pre­mière du pou­voir du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ; sans impôt sur le revenu, le gou­ver­ne­ment serait im­po­tent. Ainsi, la ré­sis­tance à l’im­pôt sur le revenu a-t-elle permis une forme de con­tes­ta­tion po­li­tique ex­trê­me­ment ef­fi­cace. En dépit de son ca­rac­tère ap­pa­rem­ment in­dis­pen­sable, l’im­pôt sur le revenu est une ins­ti­tu­tion ré­cente qui date de l’après-guerre. En 1913, le Con­grès avait déjà fait passer le sei­zième amen­de­ment ac­cor­dant au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral le droit de pré­le­ver et de col­lec­ter l’im­pôt sur le revenu. Néan­moins, l’ad­mi­nis­tra­tion Roo­se­veltAffiche du mouvement GrangerAf­fiche du mou­ve­ment Gran­ger aura été la pre­mière à l’ap­pli­quer sous le nom d’« impôt de la vic­toire », un impôt dont l’ur­gence tenait à la né­ces­sité de cou­vrir les coûts de la Deuxième Guerre mon­diale. Cet impôt est resté en vi­gueur depuis lors. Fai­sant ré­fé­rence à l’ar­ticle I de la Cons­ti­tu­tion, le Pa­triot Net­work [réseau pa­triote] et d’autres groupes ont dé­claré l’In­ter­nal Re­ve­nue Ser­vice an­ti­cons­ti­tu­tion­nel mais aussi que la con­tri­bu­tion à l’im­pôt sur le revenu devait être vo­lon­taire. L’ex­trême droite est même allée jus­qu’à con­si­dé­rer le Fe­de­ral Re­serve Board, conçu par l’Al­le­mand de nais­sance Paul War­burg, comme un ins­tru­ment il­lé­gal au ser­vice d’une cons­pi­ra­tion glo­bale. Elle voit dans les bil­lets de la Ré­serve fé­dé­rale un outil par­ti­cu­liè­re­ment con­traig­nant de do­mi­na­tion éco­no­mique. Cer­tains in­sis­tent même sur le fait que les pièces d’or et d’ar­gent sont les seules mon­naies d’échange va­lablesNon sans ironie, le Mou­ve­ment Gran­ger plai­dait en faveur d’une aug­men­ta­tion de l’im­pres­sion de papier-mon­naie dans le cadre de sa po­li­tique mo­né­taire ac­com­mo­dante des­ti­née à aider les fer­miers à rem­bour­ser leurs dettes..

Au cœur du mou­ve­ment pa­trio­tique se trouve la ques­tion de la sou­ve­rai­neté, c’est-à-dire à quel niveau du gou­ver­ne­ment se trouve la plus haute au­to­rité. Avant la Cons­ti­tu­tion, les États-Unis étaient gou­ver­nés grâce aux Ar­ticles de la Con­fé­dé­ra­tion. Dans ce cadre, l’ar­ticle II ac­cor­dait un pou­voir dis­cré­tion­naire à chaque État pris sé­pa­ré­ment : « Chaque État est dé­ten­teur de sa sou­ve­rai­neté, de sa li­berté et de son in­dé­pen­dance, ainsi que de tous les pou­voirs, ju­ri­dic­tions et droits qui ne sont pas ex­pres­sé­ment dé­lé­gués par la pré­sente con­fé­dé­ra­tion aux États-Unis, réunis en Con­grèsLyman Tower Sar­gent, op. cit., p. 4.. » Les fé­dé­ra­listes trou­vaient que de telles res­tric­tions af­fai­blis­saient gran­de­ment la Pré­si­dence et le Con­grès. Le débat con­sé­cu­tif sur la ma­nière d’al­louer le pou­voir à tra­vers la Cons­ti­tu­tion re­flé­tait la di­vi­sion entre les po­pu­listes et l’élite – les par­ti­sans po­pu­listes étant eux-mêmes par sur­croît di­vi­sés entre le Nord et le Sud. Le modèle issu de Nou­velle-An­gle­terre plai­dait gé­né­ra­le­ment en faveur d’un gou­ver­ne­ment local et po­pu­laire (avec des « as­sem­blées mu­ni­ci­pales »), tandis que le modèle ju­ri­dique des États du Sud con­sis­tait à pro­té­ger l’au­to­no­mie du sys­tème des plan­ta­tions ainsi que l’ins­ti­tu­tion de l’es­cla­vage. Lors de la ré­dac­tion de la Cons­ti­tu­tion, les fé­dé­ra­listes n’en pren­dront pas moins le dessus, ac­cor­dant au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral des pou­voirs bien plus éten­dus que ceux en­vi­sa­gés par les pré­cé­dents ar­ticles. Ils con­vin­rent néan­moins d’ajou­ter, en guise de com­pro­mis, le dixième amen­de­ment. Ce der­nier dé­clare, quoique de façon un peu obs­cure, que « les pou­voirs non dé­lé­gués aux États-Unis par la Cons­ti­tu­tion, ni in­ter­dits aux États par celle-ci, re­lè­vent res­pec­ti­ve­ment des États ou bien du peuple [c’est moi qui sou­ligne]. » Nom­breux sont ceux qui ont ignoré ou né­gligé cette der­nière phrase, mais pas l’ex­trême droite.

Au-delà de l’hé­ri­tage fé­dé­ra­liste à long terme, c’est la lutte des petits agri­cul­teurs contre l’élite qui avait pré­ci­pité la Ré­vo­lu­tion amé­ri­caine. Les colons pa­triotes pri­rent la loi en main non pas au nom d’idéaux dé­mo­cra­tiques théo­riques, mais de la pro­tec­tion de leurs biens et de leurs moyens de sub­sis­tance. Lors de la ré­bel­lion de Bacon en 1676, les pion­niers de Vir­gi­nie dé­fiè­rent le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique et mas­sa­crè­rent les Amé­rin­diens pour s’ap­pro­prier leurs terres et s’éman­ci­per du con­trôle aris­to­cra­tique. (Leur haine des Amé­rin­diens allait éga­le­ment jeter les fon­de­ments idéo­lo­giques de l’es­cla­vage.) Entre 1650 et 1850Image prise sur les lieux du siège des Montana FreemenImage prise sur les lieux du siège des Mon­tana Free­men, les pion­niers se sou­le­vè­rent pas moins d’une soixan­taine de fois contre des lois fon­cières con­si­dé­rées comme in­justes. Ils cons­ti­tuè­rent leurs propres mi­lices pour in­cen­dier ma­ga­sins, bâ­ti­ments pu­blics et autres de­meures cos­sues, pour mettre à bas les ad­mi­nis­tra­tions lo­cales et ins­tal­ler les leurs à la place. Ces sou­lè­ve­ments in­clu­rent la ré­bel­lion de Shay et celle de Whis­key. Pour autant, Ri­chard Abanes in­dique qu’on se trompe lors­qu’on com­pare les con­tra­rié­tés lé­gis­la­tives ac­tuelles aux souf­frances nom­breuses en­du­rées par les colons, et que c’est faire « in­sulte à la mé­moire des fon­da­teurs de l’Amé­rique »Ri­chard Abanes, « Guns, Go­vern­ment and Glory », in op. cit., p. 70.. En outre, les mi­lices de la guerre d’In­dé­pen­dance ne furent ni clan­des­tines ni dé­pour­vues de ré­gle­men­ta­tion ; leurs membres sig­naient des re­gistres d’ap­pel qui les en­ga­geaient au titre des ar­ticles de guerre et ils per­ce­vaient aussi des sa­laires as­su­més par le trésor public. Tou­jours est-il qu’Ethan Allen dut né­go­cier avec la Grande-Bre­tagne pour qu’elle re­con­naisse l’in­dé­pen­dance de l’État du Ver­mont avant comme après la Ré­vo­lu­tion. À ce titre, les Posse Co­mi­ta­tus, les Mon­tana Free­menLes Mon­tana Free­men sont un groupe anti-gou­ver­ne­men­tal amé­ri­cain basé près de la ville de Jordan dans le Mon­tana. Il s’est fait con­naître du grand public en 1996 à la suite d’un af­fron­te­ment armé pro­longé entre ses « ci­toyens sou­ve­rains » réunis sur leurs terres (bap­ti­sées du nom de « Justus Town­ship ») et le FBI. Entre autres fraudes, ils bat­taient fausse mon­naie. (ndt) et d’autres encore af­fir­ment que le plus haut niveau de gou­ver­ne­ment lé­gi­time in­combe en réa­lité au shérif du comté. Sans comp­ter que le Posse fait re­mon­ter ladite au­to­rité à Dieu lui-même :

« Afin de dis­pen­ser les con­seils adé­quats, il est in­dis­pen­sable d’avoir une com­pré­hen­sion de base du droit commun et une con­nais­sance gé­né­rale de la Cons­ti­tu­tion des États-Unis… Ces con­nais­sances sont (…) in­dis­pen­sables à une bonne ci­toyen­neté ainsi qu’à l’ac­com­plis­se­ment des res­pon­sa­bi­li­tés des vrais chré­tiens envers leur Dieu comme envers leur pays. (…) La Cons­ti­tu­tion ayant été tirée des ar­ticles de la Con­fé­dé­ra­tion, sa source est par con­sé­quent la Sainte BiblePosse Co­mi­ta­tus, « It is the Duty of Go­vern­ment to Pre­vent In­jus­tice – Not to Pro­mote It » [Il est du devoir du gou­ver­ne­ment de pré­ve­nir l’in­jus­tice – non de la pro­mou­voir], cité in Ex­tre­mism in Ame­rica, op. cit., p. 346.. »

À partir de quoi le lé­ga­lisme bas­cule, sur la base du Posse, dans la pa­ra­noïa la plus dé­bri­dée :

« Nous sommes con­fron­tés à un groupe au pou­voir hors-la-loi qui est en train de dé­truire nos li­ber­tés et de faire de nous les serfs d’un GOU­VER­NE­MENT MON­DIAL UNIQUE, dirigé par l’AN­TÉ­CHRISTIbid. p. 348.. »

Ceci afin de mon­trer avec quelle fa­ci­lité le fon­da­men­ta­lisme cons­ti­tu­tion­nel peut passer de la mi­nu­tie ju­ri­dique aux cos­mo­lo­gies glo­bales. Tou­te­fois, le besoin d’une lec­ture at­ten­tive de la Cons­ti­tu­tion peut lui-même dé­cou­ler d’une ap­proche géo­po­li­tique. La re­dé­fi­ni­tion de l’État-nation par le ca­pi­tal mon­dial n’est pas sans me­na­cer de dés­ta­bi­li­ser les iden­ti­tés tra­di­tion­nelles aux États-Unis comme à l’étran­ger. La ten­ta­tive d’an­crer ab­so­lu­ment le pou­voir au niveau local re­pré­sente (sym­bo­li­que­ment ou au­tre­ment) un ultime effort pour ren­ver­ser ce pro­ces­sus. Parce que le mou­ve­ment pa­trio­tique se croit com­posé de « vrais » Amé­ri­cains, il con­clut que les pro­blèmes dé­rou­tants liés à l’ère post-Viet­nam ne peu­vent pro­ve­nir que d’une tra­hi­son gou­ver­ne­men­tale se­crète.

Le con­trôle des armes

Le second amen­de­ment sti­pule Affiche de la NRAAf­fiche de la NRAqu’« [une] milice bien ré­gu­lée étant né­ces­saire à la sé­cu­rité de tout État libre, le droit du peuple de dé­te­nir et de porter des armes est im­pres­crip­tible ». Si un tel droit paraît re­le­ver de l’hé­ri­tage de la Guerre d’in­dé­pen­dance, il est au­jour­d’hui l’élé­ment le plus con­tro­versé de la Cons­ti­tu­tion et divise pro­fon­dé­ment l’opi­nion pu­blique amé­ri­caine. La culture des armes est un hé­ri­tage de la jus­tice des pion­niers – et elle en est venue, par ex­ten­sion, à valoir pour la li­berté in­di­vi­duelle. Ce­pen­dant, la pro­li­fé­ra­tion des armes au­to­ma­tiques a trans­formé cer­taines villes amé­ri­caines en vé­ri­tables zones de guerre. La Na­tio­nal Rifle As­so­cia­tion (NRA), les Gun Owners of Ame­rica ou d’autres groupes de pres­sion con­si­dè­rent malgré cela que toute ten­ta­tive de res­tric­tion de la pos­ses­sion ou de la vente d’armes à feu est une at­teinte aux li­ber­tés fon­da­men­tales amé­ri­caines. L’en­jeu est ca­pi­tal pour les mi­li­tants de droite. Il va de soi que, dé­pourvu d’ac­cès aux armes mi­li­taires, le mou­ve­ment mi­li­cien ces­se­rait im­mé­dia­te­ment d’exis­ter. Norman Olson, pas­teur bap­tiste fon­da­teur de la Mi­chi­gan Mi­li­tia, af­firme même que « le second amen­de­ment est en réa­lité le pre­mier, dans notre pays, car sans armes pour nous pro­té­ger des tyrans, nous n’au­rions aucune li­berté d’ex­pres­sion »Cité in Morris Dees et James Cor­co­ran, op. cit., p. 87.. « Si la dé­ten­tion d’armes de­vient un crime, alors seuls les cri­mi­nels dis­po­se­ront d’une arme. » dit le slogan le plus cé­lèbre de la NRA. Ancien pré­si­dent de la Cour su­prême amé­ri­caine, Warren Burger pré­cisa tou­te­fois que l’in­ter­pré­ta­tion du second amen­de­ment par le lobby des armes à feu était :

« l’une des plus grandes im­pos­tures, et je répète le mot “im­pos­ture”, que j’ai jamais vues de toute ma vie, com­mises par des groupes d’in­té­rêts par­ti­cu­liers au dé­tri­ment du public amé­ri­cain.
Le but vé­ri­table du second amen­de­ment était de s’as­su­rer que les armées des États (les mi­lices) soient can­ton­nées à la dé­fense de l’État. Le lan­gage même du second amen­de­ment réfute tout ar­gu­ment pré­ten­dant qu’il vise à ga­ran­tir à chaque ci­toyen un droit il­li­mité à pos­sé­der toute arme de son choixMorris Dees, op. cit., p. 220–221.. »

L’Ame­ri­can Civil Li­ber­ties Union pose elle aussi que rien dans la Cons­ti­tu­tion ne ga­ran­tit le droit au port d’arme. Mais les con­ser­va­teurs, se ré­fé­rant à des dé­cla­ra­tions de Thomas Jef­fer­son, Pa­trick Henry, James Ma­di­son ou encore Samuel Adams, n’en af­fir­ment pas moins que c’était bien l’in­ten­tion des Pères fon­da­teursRi­chard Abanes, « Guns, Go­vern­ment and Glory », in op. cit., p. 67..

La pre­mière ré­gu­la­tion des armes à feu, adop­tée pen­dant la Pro­hi­bi­tion, pré­leva un impôt spé­cial sur les mi­trail­lettes et sur les fusils à canons sciés prisés à l’époque Michigan Militia Babe (jeune femme posant pour le calendrier 2010 de la milice du Michigan destiné à récolter des fonds après plusieurs arrestations de miliciens par le FBI pour sédition le 29 mars de la même année)Mi­chi­gan Mi­li­tia Babe (jeune femme posant pour le ca­len­drier 2010 de la milice du Mi­chi­gan des­tiné à récolter des fonds après plu­sieurs ar­res­ta­tions de mi­li­ciens par le FBI pour sédition le 29 mars de la même année)par les gang­sters. À la suite des as­sas­si­nats de Martin Luther King et de Robert Ken­nedy, le Con­grès fit voter le Gun Con­trol Act en 1968. Il réaf­fecta plus tard près d’un quart des agents du dé­par­te­ment du Trésor de l’Al­co­hol Tax Unit à l’ap­pli­ca­tion de la ré­gle­men­ta­tion sur les armes à feu. En 1969, le dé­par­te­ment re­nomma l’unité Al­co­hol, To­bacco and Fi­rearms Di­vi­sion. Peu de temps après, l’ad­mi­nis­tra­tion Nixon allait réor­ga­ni­ser la di­vi­sion en Bureau of Al­co­hol, To­bacco and Fi­rearms (BATF), ce qu’il est resté au­jour­d’hui. Suite à la ten­ta­tive d’as­sas­si­nat ratée de David Hink­ley sur Ronald Reagan en 1981, les pres­sions en faveur d’un con­trôle plus strict des armes à feu se sont à nou­veau in­ten­si­fiées. En 1993, au len­de­main de la fu­sil­lade mor­telle de Ruby Ridge dans l’Idaho, qui vit des agents des US Mar­shalls et du FBI tuer la femme et le fils de Randy Weaver, membre de l’Aryan Na­tions, l’ad­mi­nis­tra­tion Clin­ton par­vint fi­na­le­ment à faire adop­ter le Brady Bill, mesure im­po­sant un délai d’at­tente pour l’achat des armes de poingLa loi fut nommée d’après le nom de l’an­cien se­cré­taire de presse de Ronald Reagan, James Brady, que Hink­ley at­teig­nit, le lais­sant par­tiel­le­ment pa­ra­lysé. Brady fut, par la suite, un ardent dé­fen­seur du con­trôle des armes. La loi Brady in­ter­dit la vente de plu­sieurs types d’armes d’as­saut et re­quiert un dos­sier d’an­té­cé­dents avant tout achat d’une arme à feu.. Ruby Ridge devint de son côté un lieu de ral­lie­ment du mou­ve­ment mi­li­cien alors en plein essor aux États-Unis. La loi fé­dé­rale sur les crimes s’en­sui­vit en 1994, li­mi­tant encore la vente et la dé­ten­tion des fusils d’as­saut. Les ef­forts visant à con­trô­ler les armes à feu n’en dé­clen­chè­rent pas moins une nou­velle ca­tas­trophe ma­jeure : Waco. Le BATF joua un rôle cru­cial dans les deuxAlan W. Bock, « A Go­vern­ment Out of Con­trol? », in op. cit., p. 275.. Voilà qui pré­sente donc une car­to­gra­phie des ques­tions so­ciales cen­trales autour des­quelles s’est or­ga­ni­sée l’ex­trême droite clan­des­tine [un­der­ground] aux États-Unis : le po­pu­lisme, la fa­mille et l’édu­ca­tion, le fon­da­men­ta­lisme cons­ti­tu­tion­nel et le droit au port d’armes.

Dans la deuxième partie, nous étu­die­rons la gé­néa­lo­gie des croyances qui ser­vi­rent à jus­ti­fier de telles po­si­tions.

(Tra­duc­tion de Gau­thier Herr­mann)

La Milice du Michigan
Clara Guis­lain

« Une figure de l’ar­tiste in­tel­lec­tuel anti-éli­tiste » (à propos de John Miller)

Ar­tiste et théo­ri­cien états-unien né en 1957 à Cle­ve­land (Ohio), John Miller est ins­tallé à New-York depuis la fin des années 1970. Ses ac­ti­vi­tés se par­ta­gent entre la pro­duc­tion ar­tis­tique, l’écri­ture cri­tique et l’en­seig­ne­ment au Bar­nard Col­lege de l’uni­ver­sité de Co­lum­bia. Il est par ail­leurs mu­si­cien et con­tri­bue à di­verses for­ma­tions, pra­tique ini­tiée avec Mike Kelley, à Los An­geles, alors qu’ils étaient étu­diants au Ca­li­for­nia Ins­ti­tute of the Arts (Ca­lArts). John Miller est le pro­duit de la ren­contre entre la contre-culture néo-marxiste des années 1970 et l’art con­cep­tuel. Outre Ca­lArts, dont il sort di­plômé en 1979, il s’est formé dans les écoles d’art les plus ex­pé­ri­men­tales de la pé­riode post-68 : à la Rhode Island School of Design (RISD) d’abord, puis au Whit­ney In­de­pen­dent Study Pro­gram. En pa­ral­lèle de la RISD, il suit des cours de lin­guis­tique à l’uni­ver­sité de Brown et, quelques années plus tard, s’ins­crit au cours d’in­tro­duc­tion au Ca­pi­tal de la New Marxist School de New York.
C’est à Ca­lArts qu’il fait la ren­contre dé­ter­mi­nante de Mike Kelley, for­ma­li­sant avec lui une ap­proche con­cep­tuelle et ma­té­ria­liste de l’anti-es­thé­tique. Il suit les sé­mi­naires de Mi­chael Asher, le pion­nier de la cri­tique ins­ti­tu­tion­nelle, sorte de ma­ra­thon théo­rique sus­cep­tible de se pro­lon­ger des jours et des nuits durant, tout en se nour­ris­sant du witz cri­tique d’autres en­seig­nants comme les ar­tistes con­cep­tuels John Bal­des­sari ou Dou­glas Hue­bler.
John Miller est la figure de l’ar­tiste in­tel­lec­tuel anti-éli­tiste par ex­cel­lence, l’élas­ti­cité de ses « sphères d’in­té­rêt » le rap­proche d’ar­tistes comme Dan Graham. Il crée dans des con­textes d’ami­tiés et d’en­ga­ge­ments per­son­nels, dans un va-et-vient cons­tant entre ré­fé­rences aux cultures nord-amé­ri­caines « in­di­gènes », théo­rie cri­tique eu­ro­péenne et si­tua­tion­nisme.
Dans les années 1990, il pra­tique prin­ci­pa­le­ment la pein­ture et le dessin. En pleine post­mo­der­nité, son ap­proche marxiste du sté­réo­type jette alors une lu­mière nou­velle sur les re­cherches ap­pro­pria­tion­nistes. Il ap­pa­raît dans plu­sieurs ex­po­si­tions sur le thème de l’ab­jec­tion, au moment où les se­cousses des « cultu­ral wars » (cette guerre des mots qui com­mença à faire rage dans le débat public autour des ques­tions ra­ciales, sexuelles et re­li­gieuses à cette pé­riode) at­teig­nent jus­qu’aux es­paces feu­trés de l’art con­tem­po­rain pour y réac­ti­ver, à marche forcée, le débat autour de la notion d’idéo­lo­gie. Ses ta­bleaux en­duits d’im­pasto marron et ses man­ne­quins de de­part­ment store en­li­sés dans des mon­ti­cules d’ex­cré­ments sont évo­qués dans cer­tains textes clés du post­mo­der­nisme « dis­si­dent », Hal Foster y voyant par exemple une « mi­mé­sis de la réi­fi­ca­tion ».
En tant que plas­ti­cien, Miller reste fidèle au geste « mineur », en­ga­geant la sape des mé­ca­niques sé­duc­trices de l’œuvre. Il se dit être en quête d’un art « moyen », éma­na­tion de la per­cep­tion de « l’homme ou de la femme du commun », ce qui l’amène bien sou­vent à semer le trouble entre po­pu­lisme es­thé­tique et po­li­ti­sa­tion de l’art.
La ga­le­rie Metro Pic­tures le re­pré­sente très tôt, aux côtés d’ar­tistes eux-mêmes passés par Ca­lArts (comme Mike Kelley, Jim Shaw ou Tony Ours­ler) et qui pour cer­tains (Jack Gold­stein, Cindy Sher­man, Sher­rie Levine, Robert Longo, etc.) cons­ti­tue­ront le socle de la Pic­tures ge­ne­ra­tion. Malgré la jonc­tion qu’il opère entre ap­pro­pria­tion­nistes new-yor­kais et veine « scat­ter » du néo-con­cep­tua­lisme de Los An­geles, John Miller se verra bien plus as­si­mi­ler à la se­conde ten­dance, sans pour­tant rien perdre au fil de l’his­toire de son ca­rac­tère d’élec­tron libre. Les ar­tistes de Ca­lArts de cette pé­riode se ca­rac­té­ri­sent par une ori­gine com­mune au sein de la classe moyenne blanche du middle west, et une en­fance passée dans les an­ciens bas­tions in­dus­triels en déclin (De­troit, Cle­ve­land). Con­trai­re­ment aux ar­tistes de Pic­tures, Kelley et Miller re­ven­di­quent de façon quasi-pro­vo­ca­trice la valeur po­li­tique de leurs com­pé­tences théo­riques. Ils en font même une arme stra­té­gique d’élar­gis­se­ment de la sphère d’in­té­rêt de l’art con­tem­po­rain et de dés­ta­bi­li­sa­tion des hié­rar­chies cultu­relles ad­mises au sein de l’in­tel­li­gent­sia post-struc­tu­ra­liste amé­ri­caine. Alors qu’un climat « hyper-théo­rique » règne sur les formes néo-con­cep­tuelles des années 1980, no­tam­ment à tra­vers les pu­bli­ca­tions cri­tiques de la revue Oc­to­ber et de fi­gures ma­jeures comme Ben­ja­min Bu­chloh, Ro­sa­lind Krauss, Craig Owens, etc., leurs écrits se mé­fient de leur côté d’un trop grand « sé­rieux » et met­tent à mal la dé­pos­ses­sion in­duite par une po­la­ri­sa­tion des tâches entre ar­tistes d’un côté et cri­tiques de l’autre. À propos de l’en­ga­ge­ment cri­tique de John Miller, Mike Kelley dira : « La mo­ti­va­tion prin­ci­pale qui incita un ar­tiste comme Miller à se mettre à écrire de la cri­tique est que l’es­ta­blish­ment de la cri­tique d’art ne tenait aucun compte de ses in­té­rêts cultu­rels. Dan Graham était un modèle par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant à cette pé­riode. Son ap­proche sus­ci­tait un en­semble de ques­tions : était-il lé­gi­time de penser que l’art devait être conçu comme dis­tinct d’autres pro­duc­tions cultu­relles con­tem­po­raines (comme le pré­ten­daient les ap­proches stan­dards de l’his­toire de l’art), ou devait-il être soumis à une ana­lyse fondée sur des enjeux cultu­rels plus larges ? »
Con­trai­re­ment à Kelley, tou­te­fois, qui a abon­dam­ment or­ga­nisé la ré­cep­tion de son propre tra­vail à tra­vers l’écri­ture, presque à part égale avec ses textes de cri­tique d’art ou de cri­tique cultu­relle, John Miller main­tient quant à lui une sé­pa­ra­tion plus large entre sa pra­tique ar­tis­tique et sa pra­tique de l’écrit : sig­na­ture ré­cur­rente dans le corpus de textes cri­tiques con­sa­crées aux ar­tistes du post­mo­der­nisme (de Haim Stein­bach à Jenny Holzer), il a fi­na­le­ment moins théo­risé sa propre pra­tique de plas­ti­cien.
Sa dé­marche d’ar­tiste-cri­tique le con­duit à théo­ri­ser la « merde », lit­té­ra­le­ment, mais aussi les « mau­vais objets » cultu­rels, dé­pour­vus de lé­gi­ti­mité cri­tique, le kitsch « dou­teux », comme les jeux té­lé­vi­sés, la coun­try music, etc. L’ana­lyse de John Miller passe très sou­vent par une in­ter­ro­ga­tion des cadres de pro­duc­tion de plus-value es­thé­tique du goût. Ses textes offrent ainsi de nou­velles ma­nières de se con­fron­ter aux pro­ces­sus de réi­fi­ca­tion de la culture nord-amé­ri­caine con­tem­po­raine, pro­ces­sus soig­neu­se­ment dis­si­mu­lés par l’idéo­lo­gie du « mains­tream » (le goût « commun »).
Issue d’une con­ver­sa­tion avec Mike Kelley qui s’est tenue en 19941, la série de textes Po­li­tics of Hate in the USA (« Po­li­tique de la haine aux États-Unis », iné­dite en fran­çais et à pa­raître dans son in­té­gra­lité aux édi­tions du CiPH et des Presses Uni­ver­si­taires de Paris-Nan­terre) pour­rait sem­bler de prime abord re­le­ver de la théo­rie cultu­relle pro­duite par un théo­ri­cien « clas­sique ». Au-delà de son apport ob­jec­tif et in­con­tes­table à une his­toire de l’ex­trême-droite, qu’il soit le fait d’un ar­tiste permet d’en ap­pré­cier d’autres as­pects : il est un té­moig­nage de la ri­gueur in­tel­lec­tuelle de John Miller, de l’éven­tail des sources qu’il mo­bi­lise et de son souci d’ex­plo­rer des ré­fé­rences cultu­relles sus­cep­tibles de passer pour se­con­daires ou mar­gi­nales. Il té­moigne par ail­leurs de la con­ti­nuité de son at­ta­che­ment à la ques­tion des rap­ports entre fas­cisme et culture, in­té­rêt ici encore par­tagé par toute une gé­né­ra­tion sen­sible au ca­rac­tère to­ta­li­taire et dé­vas­ta­teur des re­pré­sen­ta­tions des médias de masse.