« Une pierre était peut-être sur le chemin. Il aurait fallu changer d’allure ou tourner l’obstacle. Mais par manque de souplesse, par distraction ou obstination du corps (…), les muscles ont continué d’accomplir le même mouvement quand les circonstances demandaient autre chose » (Bergson). L’obstination est une conduite ambiguë, admirable, comique, idiote, courageuse. Elle exprime peut-être surtout le fond qui échappe au sujet, une forme de détermination ni drôle ni vertueuse, mais un mode d’existence viscéral. Wittgenstein a rédigé une bonne partie du Tractatus sur le front. L’histoire est traversée de figures qui ont écrit dans des « circonstances qui demandaient autre chose ». Certaines sont célèbres, d’autres anonymes, mais pas moins étonnantes. Ainsi en est-il d’un certain capitaine X, qui vécut au début du siècle dernier et dont le texte qui suit dresse le portrait.
Maël Guesdon est écrivain. Il s’intéresse à ce que le langage nous fait, notamment quand il s’obstine en nous.
« Une pierre était peut-être sur le chemin. Il aurait fallu changer d’allure ou tourner l’obstacle. Mais par manque de souplesse, par distraction ou obstination du corps (…), les muscles ont continué d’accomplir le même mouvement quand les circonstances demandaient autre chose » (Bergson). L’obstination est une conduite ambiguë, admirable, comique, idiote, courageuse. Elle exprime peut-être surtout le fond qui échappe au sujet, une forme de détermination ni drôle ni vertueuse, mais un mode d’existence viscéral. Wittgenstein a rédigé une bonne partie du Tractatus sur le front. L’histoire est traversée de figures qui ont écrit dans des « circonstances qui demandaient autre chose ». Certaines sont célèbres, d’autres anonymes, mais pas moins étonnantes. Ainsi en est-il d’un certain capitaine X, qui vécut au début du siècle dernier et dont le texte qui suit dresse le portrait.
Maël Guesdon est écrivain. Il s’intéresse à ce que le langage nous fait, notamment quand il s’obstine en nous.
Une vie dans la journée du capitaine X
Le capitaine X s’est arrêté au milieu d’une rue passante. Il s’est mis à genoux. Il a regardé autour de lui, il n’a plus bougé. Il a dit : vous pouvez continuer sans moi. Il se tenait droit, immobile, les mains sur un chapeau posé sur ses genoux, le regard fixé sur les passants. Sa voix était claire. Son intonation très stable, uniforme. Il prenait le temps de répondre aux questions. Il refusait de donner des détails personnels quand il jugeait que la personne à qui il parlait n’était pas mandatée pour les recueillir. Ses réponses étaient brèves. Il prenait le temps de choisir ses mots, et lorsqu’il avait trouvé le mot juste, il pouvait le répéter autant de fois que nécessaire. Il ne pensait pas que les mots s’usent. Il n’utilisait pas de synonymes. Il ne voulait rien perdre en précision. Parfois il était traversé par un orage intérieur. L’orage faisait faire à son corps des gestes qui n’étaient pas les siens. Si on lui demandait à ces moments-là ce qu’il avait, il répondait : je n’ai rien, ce sont là des phénomènes qui se passent en dehors de moi ; une association secrète dirige la machine génératrice de la force électrique ; cela ne peut être que ça, une action extérieure menée à distance par une association secrète puisque tout a une cause et que ces mouvements ne sont pas les miens.
Il était grand. Ses mains tremblaient. Il avait trouvé un moyen de rendre invisible l’armée française. À la tête de sa batterie d’artillerie lancée à grande vitesse, le capitaine X a galopé, un jour, sur une jetée inachevée qui s’avançait dans la mer. Il avait écrit à quelques membres du gouvernement pour les informer de son invention. Puis il s’était arrêté au milieu d’une rue. Il fut conduit au Val-de-Grâce et transféré, à l’automne 1895 à la Maison Nationale de Charenton. Il n’avait jamais été malade avant ses trente ans. Il avait remis sa vie dans les mains de la régularité. Lorsque l’on ne lui posait pas de question, il était complètement silencieux.
Le capitaine X était persuadé que le monde était devenu une poudrière. Un mélange de charbon, de salpêtre et de soufre. Une poudre étalée à la surface du sol, sous la forme d’efflorescence pour simuler la foudre au pied des puissants et qui s’était ensuite envolée, portée par les fusées incendiaires ou les lances à feu, celles qui brûlent l’ennemi à bout portant. Sur la poudre, il faut savoir marcher prudemment, et lorsqu’un chemin fonctionne une fois, il est préférable de ne pas en changer.
Pendant onze ans au moins, le capitaine X est resté à la Maison Nationale de Charenton. Il était toujours là au moment voulu. Il agissait comme une sorte de robot programmé par la nécessité. Il était en bonne santé, poli, replié sur la ponctualité des gestes. Il se levait, se couchait à heure fixe. Il était le premier hors de son lit au tintement de la cloche. Il se couchait aussitôt que sonnait l’heure du repos. Il se tenait à la porte l’instant fixé pour la sortie. Il était si ponctuel dans ses actes que son cerveau était nécessairement un peu en avance sur les heures. C’était comme si son intention créait le moment auquel il se pliait. Il ne participait à aucun jeu, se dérobait poliment lorsqu’on lui adressait la parole. Il se promenait tous les jours aux mêmes heures et ses promenades étaient chaque jour les mêmes, quels que fussent la saison, le temps, les événements. Ses pas avaient tracé des chemins dans le parc. Son dos était courbé, sa tête penchée. Ses jambes allaient chercher loin le pas suivant. Entre les repas et les promenades, il passait tout son temps à la bibliothèque. Il prenait quatre gros livres, toujours les mêmes : une physique, une chimie, une géographie, une astronomie. Et surtout il écrivait six exemplaires par semaine de la même lettre, réécrite à l’identique, de tête, sans prendre de points de repères. En 1906, il en existait mille six cents exemplaires. Chaque exemplaire était parfaitement superposable. Les phrases, les mots, les signes étaient invariablement toujours à la même place. Les pages commençaient et finissaient chaque fois sur les mêmes termes. On dirait aujourd’hui qu’elles étaient comme mille six cents photocopies ; on disait à l’époque mille six cents pages tirées avec une planche stéréotype.
« Mon cher Père, mes chères frères
,
Ces reproductions de la première page de deux exemplaires de la lettre sont extraites de : Antheaume, André et Mignot, Roger, « Remarques sur la stéréotypie graphique » in L’Encéphale, 1ʳᵉ année, 4, Paris, G. Doin, 1906, p. 344–345. Cet article dans lequel ce texte puise beaucoup est la seule source qu’il nous reste sur la vie du capitaine X.je vais mon père vous dire encore, et c’est le cinq cent soixantième tour que j’envoie dans un nouveau compte rendu que dans les lettres que votre enfant vous a écrites depuis trois et plus (nous sommes à plus de quatre) et vous écris encore, je n’ai écrit et n’écris qu’à vous, à vous-même, à mon père même, qu’à mon père lui-même, et je précise encore par ces paroles : qu’à vous-même mon père et je dis : ce n’est bien rien qu’à vous. Je continue et dois continuer de cette manière. »
Mille six cents fois, la même lutte. Reprendre à l’identique le chemin tortueux alors que tout varie. Le papier, l’encre, l’humeur, l’état des nerfs. La lutte s’inscrit au milieu des phrases. Elle les déchire. Les phrases étaient déchirées et la répétition les recollait. La forme était parfaite, elle devait être répétée dans sa perfection pour que la perfection existe. La formulation devançait les instances. Et si l’on comprend ce qu’il peut y avoir de rassurant à tracer avec exactitude les mêmes pages, à voir s’inscrire, à chaque fois, les lignes dont il ne s’agit au fond que de rattraper l’avance, c’était pour le capitaine un combat : mille six cents fois, il adressait, aux espaces enchevêtrés de la répétition, un nœud d’injustice et de docilité. Un mélange d’espoir et de résignation. Il réécrivait les mêmes phrases, il remettait, dans les mains de son père, l’expression du devoir qui s’accomplit en se disant.
« Votre enfant doit vous écrire encore. J’écris, mes deux frères viennent, j’écris encore, la vérité est toujours là »
Lorsqu’il lisait ou écrivait, le capitaine X était traversé par des orages intérieurs. On le voyait tourner la tête et se battre. Il luttait contre une force invisible. Il faisait les gestes de quelqu’un qui étouffe et qui tente de se dégager. Il criait comme un enfant qui se réveille au milieu d’un cauchemar, puis il marmonnait des phrases sans mot. On entendait dans la bibliothèque une masse d’intonations brisées. À l’époque, on disait : il fait les gestes de quelqu’un gêné à l’encolure. Avec le temps, les gestes étaient de plus en plus violents. Le faux-col du capitaine était souvent arraché. Ses boutonnières cassaient. Sa cravate l’étranglait ou se détachait. Les gestes allaient contre l’écriture, ils la rendaient impossible. Mais le capitaine poursuivait ses séances. Il luttait plusieurs heures. Il fixait le papier sur la table par un système de pinces sophistiqué, très solide et tenait à deux mains la plume qui déchirait la feuille. Après plusieurs heures, il avait écrit ses six lettres. Les six lettres étaient indéchiffrables
Ibid. p. 352–353.. Alors que restait-t-il ? Deux choses : d’abord, lorsqu’un mot pouvaient être décodé, il occupait sa place exacte dans la page ; ensuite, même dans les exemplaires les plus obscurs, l’adresse était toujours parfaitement lisible.
« Je dois mon père, vous rendre compte de nouveau, que je ne suis point encore parti. Et pourquoi tout ce mal fait depuis trois ans et plus à un enfant ? De nouveau je reproduis comme dans les deux autres rendus compte (et c’est le cinq cent soixantième et unième tour que je le dis) qui précédaient et avant la lettre que je vous ai écrite et qui sera par vos ordres la dernière. Cette injustice et cet abus doivent être cessés immédiatement et le seront car les ordres de mon père ordonneront de les cesser. »
Un jour de printemps, le capitaine X s’est avancé à la tête de sa batterie d’artillerie sur un chemin de montagne que lui seul voyait. Il s’est enfoncé dans la montagne, au milieu des ronces, des insectes, des masses rocheuses. On a dit que ses jambes étaient en sang, que la batterie d’artillerie était prise dans les branches, qu’elle ne pouvait plus avancer ni reculer. Le capitaine a laissé sur place les hommes, les armes. Il a fait demi-tour. Il est rentré chez lui. Il a dit : je cherche un moyen de vous rendre invisible.
« Cette manière d’attendre simple et ferme est toujours la même ; de cette manière je me comporte. »
Avant de s’arrêter au milieu d’une rue passante, le capitaine X avait l’impression de suivre un double exact du capitaine X. C’était un double presque translucide qui avait, avant que le capitaine s’y colle, déjà tout fait et tout vécu. C’était comme si le capitaine X était né en retard sur la vie du capitaine X et qu’il cherchait, depuis sa naissance, à rattraper ce retard. Le chemin était déjà tracé par quelqu’un de très vaporeux qui se laissait bringuebaler par les courants d’air.
« Il donne ses ordres et ses ordres cesseront l’abus. »
Il fallait, pour cesser l’abus, créer une nouvelle consistance dans ce monde. Il fallait donner à l’écho une présence plus grande que celle du cri. Il fallait décrocher puis répéter et que chaque occurrence gagne en présence, en intensité. Il fallait aussi lutter contre l’usure de la reprise, contre tout ce qui pourrait venir bouleverser la forme stabilisée qu’elle épuise. Il fallait faire de la fatigue une vitalité plus forte que la vie. Reprendre mille six cents fois les phrases déchirées, les réécrire à l’identique jusqu’au moindre signe. Il fallait s’imprégner de la lettre dans la perfection de sa forme pour que la réalité qu’elle décrit puisse exister comme un réel dont la forme serait aussi résistante que l’autre réalité, celle que la lettre dénonce. On pourrait dire : c’était un combat de consistances, une consistance contre l’autre, pour que la lettre devienne plus ferme que l’internement. D’ailleurs, un jour, les psychiatres ont eu l’idée de demander aux frères de se plaindre de la monotonie des lettres. Et les frères se sont plaints. Ils ont demandé au capitaine s’il pouvait transformer la lettre. Ils ont dit : on aimerait lire autre chose ou, au moins, que les formules évoluent avec le temps. Et les frères ont insisté. Le capitaine a pris le temps de réfléchir puis il a répondu qu’il ne pouvait pas modifier la lettre parce que la lettre était parfaite : la lettre doit protester et dire mon affection d’un seul coup, elle est la bonne ; la lettre est la seule qui puisse être, elle doit être répétée dans sa perfection ; mais la lettre a des marges, elle est entourée ; la perfection est toujours enveloppée de marges imparfaites qui peuvent venir combler la soif d’exploration des hommes qui pensent que vivre, c’est explorer.
Et depuis ce jour, sur chaque lettre envoyée à ses frères, le capitaine a ajouté, dans le coin d’une page, un mot variable, à chaque exemplaire différent. Les mots étaient écrits de travers, dans la marge. Arrangeant, exposé, incurie, stimulant, renouer, distribution. Voilà comme l’ironie peut défaire une idée reçue. Ce qui devenait répétitif et vide, c’était le geste censé témoigner de la capacité d’adaptation. Les psychiatres ont noté : les mots sont sans signification. L’opération plaçait le non-sens non sur la fixation mais sur la variation.
« Toujours il a pensé
Ibid., p. 346.et pense à son enfant, mes deux frères pensent comme vous le voulez, comme cette pensée leur a été enseignée pareillement à leur frère. »
Quand on parlait de dieu, le capitaine devenait la tempête. Un bruit explosait son corps. Il ne voulait plus rester silencieux. Ses mains étaient projetées vers l’avant. Ses phrases étaient courtes, martelées. Elles ressemblaient à des billes que l’on cogne les unes sur les autres. Si l’on exprimait un doute sur l’existence de dieu, la voix du capitaine changeait. On disait parfois : on dirait qu’il récite une poésie comme un petit enfant qui hésite à la fin de chaque vers. Mais sa voix était en avance sur ses idées. Ses yeux fixaient ses mains. Il disait : le monde avance en ligne droite ; je crois que le soir est tombé ; une association secrète dirige la machine génératrice, oui, la machine produit la force électrique qui répand la poudre ; le soir est tombé brutalement ; à chaque instant, le monde abandonne un peu de son second degré.
« Sûrement je partirai bien complètement, immédiatement, mon père comme vous l’ordonnerez. »
La chambre du capitaine était vide. Il lisait les quatre livres de la bibliothèque, il marchait, il portait tous les jours les mêmes vêtements qu’il avait en triple pour pouvoir les laver, il ne gardait rien. À sa mort, il ne restait que ses lettres et une photographie. En quatre exemplaires. Sur la photographie, on le voyait tenir dans ses mains une photographie, le portrait d’un jeune capitaine. Sur le portrait qu’il tenait dans ses mains, il posait en uniforme, gants, képi, droit comme i. Il était au milieu de fausses ruines sur un fond de paysage peint. On pouvait penser qu’il cherchait, dans l’image, à se souvenir de la sensation de légèreté ou de vide qu’il avait dû ressentir lorsqu’il avait traversé le décor pour s’installer au milieu des ruines. Sur la photographie, il tenait dans ses mains le portrait. Le capitaine savait qu’il avait touché ces ruines. Il avait touché les morceaux fissurés de stuc, de plâtre ou de terre cuite. Il plongeait dans l’image. Il regardait les contours de son corps. Il se voyait comme le seul pont entre les fausses ruines et la réalité parallèle du monde dont elles auraient été issues si elles avaient été vraies. Les fougères biscornues. Les têtes d’ange en bas-relief. La mousse peinte sur le pan de mur effondré. Les cailloux défaits des enrochements qu’il aurait certainement dû emporter avec lui pour pouvoir les émietter plus tard. Tout ce délabrement d’apparat traçait la fin d’une vie possible avant qu’elle ne commence. L’image était faite pour ce moment où il pouvait regarder longtemps le décor sans que ce soit gênant. Il suffisait de fixer l’image avec suffisamment d’attention, de trouver dans le décor un détail vrai pour que ce monde-ci soit remplacé par un autre. Le capitaine X cherchait le détail qui arriverait jusqu’à lui comme un morceau réel de son existence. Les fausses ruines prétendent devancer une fin qui n’aura jamais lieu mais la ruse n’a qu’un temps. Tout se détruit lentement. La fissure même fabriquée s’agrandit, la conjuration se défait et la fausse ruine finit par devenir vraie.
Un soir, on a retrouvé le capitaine assis sur un banc au fond du parc de la Maison Nationale de Charenton. Il était tard. Les oiseaux, une bande d’oiseaux noirs, se regroupaient à la cime des arbres qui bordaient le parc. De là où il était assis, le capitaine pouvait voir le passage du jour à la nuit. Il était figé dans la douceur des dégradés. Les psychiatres ont noté : il était aussi figé dans son attitude que les mimes qui figurent des statues de bronze. Il avait les mains posées sur ses genoux. Quand on lui demanda si tout allait bien, il s’excusa sans quitter des yeux les oiseaux et il se leva pour rejoindre sa place au petit salon.
« Une manière de sortir le capitaine X de là » (Dialogue)
Florent Lahache : Je relis ton texte avant de le mettre en ligne, je le trouve vraiment très beau. Me plaît absolument l’idée que la revue s’ouvre avec lui : dans les tours de relecture, m’apparaît à quel point le capitaine X est une figure du crusoage, dans son obstination solitaire, ses manières un peu joueuses de répondre à la demande ‒ le capitaine en crusoeur, je ne l’avais pas perçu si nettement au départ.
Maël Guesdon : Le charme de Crusoer c’est que, dans l’infinitif, on ne sait pas exactement s’il s’agit d’une description, d’un espoir, d’une invitation, d’une recommandation, d’une bouée de sauvetage, d’une méthode, d’un constat, d’un cri, d’un chuchotement, d’un programme, rien ou un peu de tout ça.
Florent Lahache : En te relisant, je me demandais si tu souhaitais expliciter d’une manière ou d’une autre la légende associée à l’iconographie : « Ces reproductions (…) sont extraites de : Antheaume, André et Mignot, Roger, “ Remarques sur la stéréotypie graphique ”, in L’Encéphale, 1ʳᵉ année, 4, Paris, G. Doin, 1906, p. 344–345. Cet article dans lequel ce texte puise beaucoup est la seule source qu’il nous reste sur la vie du capitaine X. » Cette indication esseulée fait bifurcation vers autre chose, y compris par son style soudainement académique, mais comme elle n’est qu’un renvoi allusif, elle intrigue aussi bien. J’imagine qu’un lecteur se demandera qui sont Antheaume et Mignot, comment tu es tombé sur cette archive, de quelle manière tu t’en es saisi, etc. Je sais moi qu’elle provient de tes recherches sur la ritournelle chez Guattari, mais pas tellement plus, ni comment elle a trouvé à rebondir vers des formes littéraires ‒ puisqu’il y a manifestement des rebonds. Le mot « stéréotypie » revient d’ailleurs dans le récit proprement dit (« on disait à l’époque mille six cents pages tirées avec une planche stéréotype »), formule où l’on entend toute la polysémie du terme. Voudrais-tu dire un mot de tout cela ? Qu’est-ce que tu cherchais ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Maël Guesdon : J’ai, en effet, découvert l’existence du capitaine X pendant l’écriture de ma thèse, il y a une dizaine d’années. Je travaillais sur la ritournelle chez Guattari et Deleuze. J’essayais de voir comment ce concept (qui, dans Mille Plateaux, semble concerner principalement la musique) s’inscrit d’abord, chez Guattari, dans un contexte clinique, à la Borde. Guattari utilise très tôt le terme dans le compte rendu d’une psychothérapie pour qualifier les « réponses stéréotypées » de son patient. Dans la clinique des psychoses, les stéréotypies désignent certaines répétitions figées, plus ou moins extrêmes, d’attitudes, de paroles, de gestes. Face à cette répétition comme symptôme donc, la psychothérapie expérimentale qu’élabore Guattari met en place tout un système de répétitions d’un autre type qui mélange des captations techniques mais aussi la littérature et l’écriture : des enregistrements audio et vidéo par exemple ou la recopie intégrale du Château de Kafka, la tenue d’un journal, etc. Plusieurs façons donc de dédoubler (les gestes, les phrases, le vécu), dans une gradation des usages de la répétition puisqu’elle s’inscrit progressivement sur le long terme et dans des formes de plus en plus personnelles. C’est comme une tentative pour ouvrir en répétant, pour renverser la spirale.
De manière plus générale, ce qui m’intéressait, c’était donc de retracer comment un concept dont l’usage est surtout philosophique et esthétique s’élabore vingt ans plus tôt au sein d’un terrain et à travers un ensemble de pratiques, d’expérimentations, de relations concrètes. Il se trouve par ailleurs que le terme vient de Lacan qui l’emploie au même moment dans son troisième séminaire sur les psychoses. Si bien que, de fil en aiguille, pour décrire cette filiation, je me suis retrouvé à lire les psychiatres qui, au tournant du siècle, ont décrit les stéréotypies psychotiques, sans être d’ailleurs, les uns les autres, tout à fait d’accord sur ce qu’elles sont. Et comme cela arrive parfois, ce que je pensais être une bifurcation un peu hasardeuse dans ma recherche est devenue une de ses lignes principales.
C’est comme ça que je suis tombé sur l’article d’Antheaume et Mignot et j’ai eu, en le lisant, le sentiment que la description qu’ils faisaient du Capitaine X débordait très largement le cadre clinique. Je crois que j’ai noté quelque part, dans ma tête, disons à l’automne 2014 : « Un jour ou l’autre, il faudra absolument trouver une manière de sortir le capitaine X de là », le « là » étant la thèse. Bref, c’est comme si le capitaine était pris dans une sorte de devenir personnage et qu’il se plaçait à un croisement que je n’avais jamais lu sous cette forme. Comme si aussi Antheaume et Mignot étaient un peu envoûtés pendant qu’ils écrivaient leur article et que l’« effet capitaine X » les amenait ailleurs, déplaçait quelque chose de leur attention. Leur description est très littéraire, pleine de lignes de fuite, et même s’ils la justifient par des enjeux cliniques, on sent aussi qu’il s’agit d’autre chose. C’est cette autre chose qui m’a donné envie d’écrire.
Florent Lahache : Je songe plus généralement que tu prends souvent appui sur un précédent, un matériau de départ, une trouvaille (tu sais à quel point cette notion de matériau m’intéresse). Dans tes textes, je crois repérer deux angles un peu recto verso de tes matériaux : les documents d’un certain genre de déviance, de « conduite spéciale » comme dirait Levi-Strauss ; d’autre part, un rapport à l’exercice, à une gymnastique mentale, la tentative de plier la subjectivité à quelque chose. Dans votre Manuel de contre-culture psychique avec David Christoffel, c’était les ouvrages de développement personnel ; dans « Le rire de Parmeniscos », c’était des axiomes présocratiques. Ici, c’est le capitaine X. Il y a un « écrire sur » ou « à partir de » qui revient.
Mais un matériau fonctionne généralement comme un levier pour « faire dire » quelque chose : telle figure est peut-être singulière, mais elle ne devient matériau que si elle fait saillie dans une conjoncture. Qu’est-ce que raconte le matériau capitaine X aujourd’hui ? En maximisant sa « fable », j’y vois un énoncé qui a une valeur, disons, de manifeste : l’histoire d’un homme contraint à renoncer à beaucoup de choses (son métier, son statut, sa vie sociale) mais qui ne lâche rien sur un point apparemment minuscule, sa détermination à écrire (« une lettre parfaite »). Il tient bon, revient sans cesse à son poste d’écriture, obstinément. Peut-être que c’est une question pour beaucoup de gens aujourd’hui, tenir bon, revenir à son poste d’écriture. Dans un moment où le monde semble craquer partout autour de nous, le capitaine apparaît comme une figure de la détermination, d’un certain courage ‒ l’obstination à faire ce qu’on a à faire, alors même que tout tourne mal. On sera peut-être malheureux sur le reste, mais pas sur ça. Je ne sais pas si tu serais d’accord avec cette lecture, si tu dirais que c’est sur ce point précis que le capitaine X a fait matériau pour toi, mais c’est ce qui fait sens pour moi à mesure que je te relis.
Maël Guesdon : Je crois que c’est par là où le matériau m’échappe que j’écris, le capitaine ou Parméniscos, c’est un peu la même chose. C’est parce qu’ils défont les idées que je pouvais avoir avant l’écriture qu’ils me disent quelque chose. Ils portent une expérience qui vient d’un extérieur que je ne vois pas, qui est très lointain et qui débarque d’un coup. Je peux arriver avec quelques idées, sur telle ou telle chose en dehors du texte, ou bien sur la forme du texte, ou sur mon intention, ou sur la composition du texte. Parfois je note les idées dans des carnets ou des brouillons. Et si je ne les ai pas abandonnées ou oubliées avant de commencer à travailler, je les teste pour vérifier qu’aucune ne fonctionne vraiment. Mais il arrive que, petit à petit, dans ce mouvement où elles tombent les unes après les autres, quelque chose se déplace. C’est rare mais parfois le mouvement dure assez longtemps et surtout il fait durer la surprise de l’irruption.


