« Une pierre était peut-être sur le chemin. Il aurait fallu chan­ger d’allure ou tour­ner l’obs­tacle. Mais par manque de sou­plesse, par dis­trac­tion ou obs­ti­na­tion du corps (…), les muscles ont con­ti­nué d’ac­com­plir le même mou­ve­ment quand les cir­cons­tances de­man­daient autre chose » (Berg­son). L’obs­ti­na­tion est une con­duite am­bi­guë, ad­mi­rable, co­mique, idiote, cou­ra­geuse. Elle ex­prime peut-être sur­tout le fond qui échappe au sujet, une forme de dé­ter­mi­na­tion ni drôle ni ver­tueuse, mais un mode d’exis­tence vis­cé­ral. Witt­gens­tein a rédigé une bonne partie du Trac­ta­tus sur le front. L’his­toire est tra­ver­sée de fi­gures qui ont écrit dans des « cir­cons­tances qui de­man­daient autre chose ». Cer­taines sont cé­lèbres, d’autres ano­nymes, mais pas moins éton­nantes. Ainsi en est-il d’un cer­tain ca­pi­taine X, qui vécut au début du siècle der­nier et dont le texte qui suit dresse le por­trait.
Maël Gues­don est écri­vain. Il s’in­té­resse à ce que le lan­gage nous fait, no­tam­ment quand il s’obs­tine en nous.

« Une pierre était peut-être sur le chemin. Il aurait fallu chan­ger d’allure ou tour­ner l’obs­tacle. Mais par manque de sou­plesse, par dis­trac­tion ou obs­ti­na­tion du corps (…), les muscles ont con­ti­nué d’ac­com­plir le même mou­ve­ment quand les cir­cons­tances de­man­daient autre chose » (Berg­son). L’obs­ti­na­tion est une con­duite am­bi­guë, ad­mi­rable, co­mique, idiote, cou­ra­geuse. Elle ex­prime peut-être sur­tout le fond qui échappe au sujet, une forme de dé­ter­mi­na­tion ni drôle ni ver­tueuse, mais un mode d’exis­tence vis­cé­ral. Witt­gens­tein a rédigé une bonne partie du Trac­ta­tus sur le front. L’his­toire est tra­ver­sée de fi­gures qui ont écrit dans des « cir­cons­tances qui de­man­daient autre chose ». Cer­taines sont cé­lèbres, d’autres ano­nymes, mais pas moins éton­nantes. Ainsi en est-il d’un cer­tain ca­pi­taine X, qui vécut au début du siècle der­nier et dont le texte qui suit dresse le por­trait.
Maël Gues­don est écri­vain. Il s’in­té­resse à ce que le lan­gage nous fait, no­tam­ment quand il s’obs­tine en nous.

Maël Gues­don

Une vie dans la jour­née du ca­pi­taine X

Le ca­pi­taine X s’est arrêté au milieu d’une rue pas­sante. Il s’est mis à genoux. Il a re­gardé autour de lui, il n’a plus bougé. Il a dit : vous pouvez con­ti­nuer sans moi. Il se tenait droit, im­mo­bile, les mains sur un cha­peau posé sur ses genoux, le regard fixé sur les pas­sants. Sa voix était claire. Son in­to­na­tion très stable, uni­forme. Il pre­nait le temps de ré­pondre aux ques­tions. Il re­fu­sait de donner des dé­tails per­son­nels quand il ju­geait que la per­sonne à qui il par­lait n’était pas man­da­tée pour les re­cueil­lir. Ses ré­ponses étaient brèves. Il pre­nait le temps de choi­sir ses mots, et lorsqu’il avait trouvé le mot juste, il pou­vait le ré­pé­ter autant de fois que né­ces­saire. Il ne pen­sait pas que les mots s’usent. Il n’uti­li­sait pas de sy­no­nymes. Il ne vou­lait rien perdre en pré­ci­sion. Par­fois il était tra­versé par un orage in­té­rieur. L’orage fai­sait faire à son corps des gestes qui n’étaient pas les siens. Si on lui de­man­dait à ces mo­ments-là ce qu’il avait, il ré­pon­dait : je n’ai rien, ce sont là des phé­no­mènes qui se pas­sent en dehors de moi ; une as­so­cia­tion se­crète dirige la ma­chine gé­né­ra­trice de la force élec­trique ; cela ne peut être que ça, une action ex­té­rieure menée à dis­tance par une as­so­cia­tion se­crète puisque tout a une cause et que ces mou­ve­ments ne sont pas les miens.

Il était grand. Ses mains trem­blaient. Il avait trouvé un moyen de rendre in­vi­sible l’armée fran­çaise. À la tête de sa bat­te­rie d’ar­til­le­rie lancée à grande vi­tesse, le ca­pi­taine X a galopé, un jour, sur une jetée ina­che­vée qui s’avan­çait dans la mer. Il avait écrit à quelques membres du gou­ver­ne­ment pour les in­for­mer de son in­ven­tion. Puis il s’était arrêté au milieu d’une rue. Il fut con­duit au Val-de-Grâce et trans­féré, à l’au­tomne 1895 à la Maison Na­tio­nale de Cha­ren­ton. Il n’avait jamais été malade avant ses trente ans. Il avait remis sa vie dans les mains de la ré­gu­la­rité. Lorsque l’on ne lui posait pas de ques­tion, il était com­plè­te­ment si­len­cieux.

Le ca­pi­taine X était per­suadé que le monde était devenu une pou­drière. Un mé­lange de char­bon, de sal­pêtre et de soufre. Une poudre étalée à la sur­face du sol, sous la forme d’ef­flo­res­cence pour si­mu­ler la foudre au pied des puis­sants et qui s’était en­suite en­vo­lée, portée par les fusées in­cen­diaires ou les lances à feu, celles qui brû­lent l’ennemi à bout por­tant. Sur la poudre, il faut savoir mar­cher pru­dem­ment, et lorsqu’un chemin fonc­tionne une fois, il est pré­fé­rable de ne pas en chan­ger.

Pen­dant onze ans au moins, le ca­pi­taine X est resté à la Maison Na­tio­nale de Cha­ren­ton. Il était tou­jours là au moment voulu. Il agis­sait comme une sorte de robot pro­grammé par la né­ces­sité. Il était en bonne santé, poli, replié sur la ponc­tua­lité des gestes. Il se levait, se cou­chait à heure fixe. Il était le pre­mier hors de son lit au tin­te­ment de la cloche. Il se cou­chait aus­si­tôt que son­nait l’heure du repos. Il se tenait à la porte l’ins­tant fixé pour la sortie. Il était si ponc­tuel dans ses actes que son cer­veau était né­ces­sai­re­ment un peu en avance sur les heures. C’était comme si son in­ten­tion créait le moment auquel il se pliait. Il ne par­ti­ci­pait à aucun jeu, se dé­ro­bait po­li­ment lorsqu’on lui adres­sait la parole. Il se pro­me­nait tous les jours aux mêmes heures et ses pro­me­nades étaient chaque jour les mêmes, quels que fus­sent la saison, le temps, les évé­ne­ments. Ses pas avaient tracé des che­mins dans le parc. Son dos était courbé, sa tête pen­chée. Ses jambes al­laient cher­cher loin le pas sui­vant. Entre les repas et les pro­me­nades, il pas­sait tout son temps à la bi­blio­thèque. Il pre­nait quatre gros livres, tou­jours les mêmes : une phy­sique, une chimie, une géo­gra­phie, une as­tro­no­mie. Et sur­tout il écri­vait six exem­plaires par se­maine de la même lettre, réé­crite à l’iden­tique, de tête, sans prendre de points de re­pères. En 1906, il en exis­tait mille six cents exem­plaires. Chaque exem­plaire était par­fai­te­ment su­per­po­sable. Les phrases, les mots, les signes étaient in­va­ria­ble­ment tou­jours à la même place. Les pages com­men­çaient et fi­nis­saient chaque fois sur les mêmes termes. On dirait au­jourd’hui qu’elles étaient comme mille six cents pho­to­co­pies ; on disait à l’époque mille six cents pages tirées avec une planche sté­réo­type.

« Mon cher Père, mes chères frères, Ces reproductions de la première page de deux exemplaires de la lettre sont extraites de : Antheaume, André et Mignot, Roger, « Remarques sur la stéréotypie graphique » in L’Encéphale, 1ʳᵉ année, 4, Paris, G. Doin, 1906, p. 344–345. Cet article dans lequel ce texte puise beaucoup est la seule source qu'il nous reste sur la vie du capitaine X.Ces re­pro­duc­tions de la pre­mière page de deux exem­plaires de la lettre sont ex­traites de : An­theaume, André et Mignot, Roger, « Re­marques sur la sté­réo­ty­pie gra­phique » in L’En­cé­phale, 1ʳᵉ année, 4, Paris, G. Doin, 1906, p. 344–345. Cet ar­ticle dans lequel ce texte puise beau­coup est la seule source qu’il nous reste sur la vie du ca­pi­taine X.je vais mon père vous dire encore, et c’est le cinq cent soixan­tième tour que j’envoie dans un nou­veau compte rendu que dans les lettres que votre enfant vous a écrites depuis trois et plus (nous sommes à plus de quatre) et vous écris encore, je n’ai écrit et n’écris qu’à vous, à vous-même, à mon père même, qu’à mon père lui-même, et je pré­cise encore par ces pa­roles : qu’à vous-même mon père et je dis : ce n’est bien rien qu’à vous. Je con­ti­nue et dois con­ti­nuer de cette ma­nière. »

Mille six cents fois, la même lutte. Re­prendre à l’iden­tique le chemin tor­tueux alors que tout varie. Le papier, l’encre, l’humeur, l’état des nerfs. La lutte s’ins­crit au milieu des phrases. Elle les dé­chire. Les phrases étaient dé­chi­rées et la ré­pé­ti­tion les re­col­lait. La forme était par­faite, elle devait être ré­pé­tée dans sa per­fec­tion pour que la per­fec­tion existe. La for­mu­la­tion de­van­çait les ins­tances. Et si l’on com­prend ce qu’il peut y avoir de ras­su­rant à tracer avec exac­ti­tude les mêmes pages, à voir s’ins­crire, à chaque fois, les lignes dont il ne s’agit au fond que de rat­tra­per l’avance, c’était pour le ca­pi­taine un combat : mille six cents fois, il adres­sait, aux es­paces en­che­vê­trés de la ré­pé­ti­tion, un nœud d’in­jus­tice et de do­ci­lité. Un mé­lange d’espoir et de ré­sig­na­tion. Il réé­cri­vait les mêmes phrases, il re­met­tait, dans les mains de son père, l’ex­pres­sion du devoir qui s’ac­com­plit en se disant.

« Votre enfant doit vous écrire encore. J’écris, mes deux frères vien­nent, j’écris encore, la vérité est tou­jours là »

Lorsqu’il lisait ou écri­vait, le ca­pi­taine X était tra­versé par des orages in­té­rieurs. On le voyait tour­ner la tête et se battre. Il lut­tait contre une force in­vi­sible. Il fai­sait les gestes de quelqu’un qui étouffe et qui tente de se dé­ga­ger. Il criait comme un enfant qui se ré­veille au milieu d’un cau­che­mar, puis il mar­mon­nait des phrases sans mot. On en­ten­dait dans la bi­blio­thèque une masse d’in­to­na­tions bri­sées. À l’époque, on disait : il fait les gestes de quelqu’un gêné à l’en­co­lure. Avec le temps, les gestes étaient de plus en plus vio­lents. Le faux-col du ca­pi­taine était sou­vent ar­ra­ché. Ses bou­ton­nières cas­saient. Sa cra­vate l’étran­glait ou se dé­ta­chait. Les gestes al­laient contre l’écri­ture, ils la ren­daient im­pos­sible. Mais le ca­pi­taine pour­sui­vait ses séances. Il lut­tait plu­sieurs heures. Il fixait le papier sur la table par un sys­tème de pinces so­phis­ti­qué, très solide et tenait à deux mains la plume qui dé­chi­rait la feuille. Après plu­sieurs heures, il avait écrit ses six lettres. Les six lettres étaient in­dé­chif­frablesIbid. p. 352-353.Ibid. p. 352–353.. Alors que res­tait-t-il ? Deux choses : d’abord, lorsqu’un mot pou­vaient être décodé, il oc­cu­pait sa place exacte dans la page ; en­suite, même dans les exem­plaires les plus obs­curs, l’adresse était tou­jours par­fai­te­ment li­sible.

« Je dois mon père, vous rendre compte de nou­veau, que je ne suis point encore parti. Et pour­quoi tout ce mal fait depuis trois ans et plus à un enfant ? De nou­veau je re­pro­duis comme dans les deux autres rendus compte (et c’est le cinq cent soixan­tième et unième tour que je le dis) qui pré­cé­daient et avant la lettre que je vous ai écrite et qui sera par vos ordres la der­nière. Cette in­jus­tice et cet abus doi­vent être cessés im­mé­dia­te­ment et le seront car les ordres de mon père or­don­ne­ront de les cesser. »

Un jour de prin­temps, le ca­pi­taine X s’est avancé à la tête de sa bat­te­rie d’ar­til­le­rie sur un chemin de mon­tagne que lui seul voyait. Il s’est en­foncé dans la mon­tagne, au milieu des ronces, des in­sectes, des masses ro­cheuses. On a dit que ses jambes étaient en sang, que la bat­te­rie d’ar­til­le­rie était prise dans les branches, qu’elle ne pou­vait plus avan­cer ni re­cu­ler. Le ca­pi­taine a laissé sur place les hommes, les armes. Il a fait demi-tour. Il est rentré chez lui. Il a dit : je cherche un moyen de vous rendre in­vi­sible.

« Cette ma­nière d’at­tendre simple et ferme est tou­jours la même ; de cette ma­nière je me com­porte. »

Avant de s’ar­rê­ter au milieu d’une rue pas­sante, le ca­pi­taine X avait l’im­pres­sion de suivre un double exact du ca­pi­taine X. C’était un double presque trans­lu­cide qui avait, avant que le ca­pi­taine s’y colle, déjà tout fait et tout vécu. C’était comme si le ca­pi­taine X était né en retard sur la vie du ca­pi­taine X et qu’il cher­chait, depuis sa nais­sance, à rat­tra­per ce retard. Le chemin était déjà tracé par quelqu’un de très va­po­reux qui se lais­sait brin­gue­ba­ler par les cou­rants d’air.

« Il donne ses ordres et ses ordres ces­se­ront l’abus. »

Il fal­lait, pour cesser l’abus, créer une nou­velle con­sis­tance dans ce monde. Il fal­lait donner à l’écho une pré­sence plus grande que celle du cri. Il fal­lait dé­cro­cher puis ré­pé­ter et que chaque oc­cur­rence gagne en pré­sence, en in­ten­sité. Il fal­lait aussi lutter contre l’usure de la re­prise, contre tout ce qui pour­rait venir bou­le­ver­ser la forme sta­bi­li­sée qu’elle épuise. Il fal­lait faire de la fa­tigue une vi­ta­lité plus forte que la vie. Re­prendre mille six cents fois les phrases dé­chi­rées, les réé­crire à l’iden­tique jusqu’au moindre signe. Il fal­lait s’im­prég­ner de la lettre dans la per­fec­tion de sa forme pour que la réa­lité qu’elle décrit puisse exis­ter comme un réel dont la forme serait aussi ré­sis­tante que l’autre réa­lité, celle que la lettre dé­nonce. On pour­rait dire : c’était un combat de con­sis­tances, une con­sis­tance contre l’autre, pour que la lettre de­vienne plus ferme que l’in­ter­ne­ment. D’ail­leurs, un jour, les psy­chiatres ont eu l’idée de de­man­der aux frères de se plaindre de la mo­no­to­nie des lettres. Et les frères se sont plaints. Ils ont de­mandé au ca­pi­taine s’il pou­vait trans­for­mer la lettre. Ils ont dit : on ai­me­rait lire autre chose ou, au moins, que les for­mules évo­luent avec le temps. Et les frères ont in­sisté. Le ca­pi­taine a pris le temps de ré­flé­chir puis il a ré­pondu qu’il ne pou­vait pas mo­di­fier la lettre parce que la lettre était par­faite : la lettre doit pro­tes­ter et dire mon af­fec­tion d’un seul coup, elle est la bonne ; la lettre est la seule qui puisse être, elle doit être ré­pé­tée dans sa per­fec­tion ; mais la lettre a des marges, elle est en­tou­rée ; la per­fec­tion est tou­jours en­ve­lop­pée de marges im­par­faites qui peu­vent venir com­bler la soif d’ex­plo­ra­tion des hommes qui pen­sent que vivre, c’est ex­plo­rer.

Et depuis ce jour, sur chaque lettre en­voyée à ses frères, le ca­pi­taine a ajouté, dans le coin d’une page, un mot va­riable, à chaque exem­plaire dif­fé­rent. Les mots étaient écrits de tra­vers, dans la marge. Ar­ran­geant, exposé, in­cu­rie, sti­mu­lant, re­nouer, dis­tri­bu­tion. Voilà comme l’ironie peut dé­faire une idée reçue. Ce qui de­ve­nait ré­pé­ti­tif et vide, c’était le geste censé té­moig­ner de la ca­pa­cité d’adap­ta­tion. Les psy­chiatres ont noté : les mots sont sans sig­ni­fi­ca­tion. L’opé­ra­tion pla­çait le non-sens non sur la fixa­tion mais sur la va­ria­tion.

« Tou­jours il a pensé Ibid., p. 346.Ibid., p. 346.et pense à son enfant, mes deux frères pen­sent comme vous le voulez, comme cette pensée leur a été en­seig­née pa­reil­le­ment à leur frère. »

Quand on par­lait de dieu, le ca­pi­taine de­ve­nait la tem­pête. Un bruit ex­plo­sait son corps. Il ne vou­lait plus rester si­len­cieux. Ses mains étaient pro­je­tées vers l’avant. Ses phrases étaient courtes, mar­te­lées. Elles res­sem­blaient à des billes que l’on cogne les unes sur les autres. Si l’on ex­pri­mait un doute sur l’exis­tence de dieu, la voix du ca­pi­taine chan­geait. On disait par­fois : on dirait qu’il récite une poésie comme un petit enfant qui hésite à la fin de chaque vers. Mais sa voix était en avance sur ses idées. Ses yeux fixaient ses mains. Il disait : le monde avance en ligne droite ; je crois que le soir est tombé ; une as­so­cia­tion se­crète dirige la ma­chine gé­né­ra­trice, oui, la ma­chine pro­duit la force élec­trique qui répand la poudre ; le soir est tombé bru­ta­le­ment ; à chaque ins­tant, le monde aban­donne un peu de son second degré.

« Sû­re­ment je par­ti­rai bien com­plè­te­ment, im­mé­dia­te­ment, mon père comme vous l’or­don­ne­rez. »

La chambre du ca­pi­taine était vide. Il lisait les quatre livres de la bi­blio­thèque, il mar­chait, il por­tait tous les jours les mêmes vê­te­ments qu’il avait en triple pour pou­voir les laver, il ne gar­dait rien. À sa mort, il ne res­tait que ses lettres et une pho­to­gra­phie. En quatre exem­plaires. Sur la pho­to­gra­phie, on le voyait tenir dans ses mains une pho­to­gra­phie, le por­trait d’un jeune ca­pi­taine. Sur le por­trait qu’il tenait dans ses mains, il posait en uni­forme, gants, képi, droit comme i. Il était au milieu de fausses ruines sur un fond de pay­sage peint. On pou­vait penser qu’il cher­chait, dans l’image, à se sou­ve­nir de la sen­sa­tion de lé­gè­reté ou de vide qu’il avait dû res­sen­tir lorsqu’il avait tra­versé le décor pour s’ins­tal­ler au milieu des ruines. Sur la pho­to­gra­phie, il tenait dans ses mains le por­trait. Le ca­pi­taine savait qu’il avait touché ces ruines. Il avait touché les mor­ceaux fis­su­rés de stuc, de plâtre ou de terre cuite. Il plon­geait dans l’image. Il re­gar­dait les con­tours de son corps. Il se voyait comme le seul pont entre les fausses ruines et la réa­lité pa­ral­lèle du monde dont elles au­raient été issues si elles avaient été vraies. Les fou­gères bis­cor­nues. Les têtes d’ange en bas-relief. La mousse peinte sur le pan de mur ef­fon­dré. Les cail­loux dé­faits des en­ro­che­ments qu’il aurait cer­tai­ne­ment dû em­por­ter avec lui pour pou­voir les émiet­ter plus tard. Tout ce dé­la­bre­ment d’ap­pa­rat tra­çait la fin d’une vie pos­sible avant qu’elle ne com­mence. L’image était faite pour ce moment où il pou­vait re­gar­der long­temps le décor sans que ce soit gênant. Il suf­fi­sait de fixer l’image avec suf­fi­sam­ment d’at­ten­tion, de trou­ver dans le décor un détail vrai pour que ce monde-ci soit rem­placé par un autre. Le ca­pi­taine X cher­chait le détail qui ar­ri­ve­rait jusqu’à lui comme un mor­ceau réel de son exis­tence. Les fausses ruines pré­ten­dent de­van­cer une fin qui n’aura jamais lieu mais la ruse n’a qu’un temps. Tout se dé­truit len­te­ment. La fis­sure même fa­bri­quée s’agran­dit, la con­ju­ra­tion se défait et la fausse ruine finit par de­ve­nir vraie.

Un soir, on a re­trouvé le ca­pi­taine assis sur un banc au fond du parc de la Maison Na­tio­nale de Cha­ren­ton. Il était tard. Les oi­seaux, une bande d’oi­seaux noirs, se re­grou­paient à la cime des arbres qui bor­daient le parc. De là où il était assis, le ca­pi­taine pou­vait voir le pas­sage du jour à la nuit. Il était figé dans la dou­ceur des dé­gra­dés. Les psy­chiatres ont noté : il était aussi figé dans son at­ti­tude que les mimes qui fi­gu­rent des sta­tues de bronze. Il avait les mains posées sur ses genoux. Quand on lui de­manda si tout allait bien, il s’excusa sans quit­ter des yeux les oi­seaux et il se leva pour re­joindre sa place au petit salon.

Maël Gues­don / Flo­rent La­hache

« Une ma­nière de sortir le ca­pi­taine X de là » (Dia­logue)

Flo­rent La­hache : Je relis ton texte avant de le mettre en ligne, je le trouve vrai­ment très beau. Me plaît ab­so­lu­ment l’idée que la revue s’ouvre avec lui : dans les tours de re­lec­ture, m’ap­pa­raît à quel point le ca­pi­taine X est une fi­gure du cru­soage, dans son obs­ti­na­tion so­li­taire, ses ma­nières un peu joueuses de ré­pondre à la de­mande ‒ le ca­pi­taine en cru­soeur, je ne l’avais pas perçu si net­te­ment au dé­part.

Maël Gues­don : Le charme de Cru­soer c’est que, dans l’in­fi­ni­tif, on ne sait pas exac­te­ment s’il s’agit d’une des­crip­tion, d’un es­poir, d’une in­vi­ta­tion, d’une re­com­man­da­tion, d’une bouée de sau­ve­tage, d’une mé­thode, d’un cons­tat, d’un cri, d’un chu­cho­te­ment, d’un pro­gramme, rien ou un peu de tout ça.

Flo­rent La­hache : En te re­li­sant, je me de­man­dais si tu sou­hai­tais ex­pli­ci­ter d’une ma­nière ou d’une autre la lé­gende as­so­ciée à l’ico­no­gra­phie : « Ces re­pro­duc­tions (…) sont ex­traites de : An­theaume, André et Mignot, Roger, “ Re­marques sur la sté­réo­ty­pie gra­phique ”, in L’En­cé­phale, 1ʳᵉ année, 4, Paris, G. Doin, 1906, p. 344–345. Cet ar­ticle dans lequel ce texte puise beau­coup est la seule source qu’il nous reste sur la vie du ca­pi­taine X. » Cette in­di­ca­tion es­seu­lée fait bi­fur­ca­tion vers autre chose, y com­pris par son style sou­dai­ne­ment aca­dé­mique, mais comme elle n’est qu’un ren­voi al­lu­sif, elle in­trigue aussi bien. J’ima­gine qu’un lec­teur se de­man­dera qui sont An­theaume et Mig­not, com­ment tu es tombé sur cette ar­chive, de quelle ma­nière tu t’en es saisi, etc. Je sais moi qu’elle pro­vient de tes re­cherches sur la ri­tour­nelle chez Guat­tari, mais pas tel­le­ment plus, ni com­ment elle a trou­vé à re­bon­dir vers des formes lit­té­raires ‒ puisqu’il y a ma­ni­fes­te­ment des re­bonds. Le mot « sté­réo­ty­pie » re­vient d’ail­leurs dans le récit pro­pre­ment dit (« on di­sait à l’époque mille six cents pages ti­rées avec une planche sté­réo­type »), for­mule où l’on en­tend toute la po­ly­sé­mie du terme. Vou­drais-tu dire un mot de tout cela ? Qu’est-ce que tu cher­chais ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?

Maël Gues­don : J’ai, en effet, dé­cou­vert l’exis­tence du ca­pi­taine X pen­dant l’écri­ture de ma thèse, il y a une di­zaine d’an­nées. Je tra­vail­lais sur la ri­tour­nelle chez Guat­tari et De­leuze. J’es­sayais de voir com­ment ce con­cept (qui, dans Mille Pla­teaux, semble con­cer­ner prin­ci­pa­le­ment la mu­sique) s’ins­crit d’abord, chez Guat­tari, dans un con­texte cli­nique, à la Borde. Guat­tari uti­lise très tôt le terme dans le compte rendu d’une psy­cho­thé­ra­pie pour qua­li­fier les « ré­ponses sté­réo­ty­pées » de son pa­tient. Dans la cli­nique des psy­choses, les sté­réo­ty­pies dé­sig­nent cer­taines ré­pé­ti­tions fi­gées, plus ou moins ex­trêmes, d’at­ti­tudes, de pa­roles, de gestes. Face à cette ré­pé­ti­tion comme symp­tôme donc, la psy­cho­thé­ra­pie ex­pé­ri­men­tale qu’éla­bore Guat­tari met en place tout un sys­tème de ré­pé­ti­tions d’un autre type qui mé­lange des cap­ta­tions tech­niques mais aussi la lit­té­ra­ture et l’écri­ture : des en­re­gis­tre­ments audio et vidéo par exemple ou la re­co­pie in­té­grale du Châ­teau de Kafka, la tenue d’un jour­nal, etc. Plu­sieurs fa­çons donc de dé­dou­bler (les gestes, les phrases, le vécu), dans une gra­da­tion des usages de la ré­pé­ti­tion puisqu’elle s’ins­crit pro­gres­si­ve­ment sur le long terme et dans des formes de plus en plus per­son­nelles. C’est comme une ten­ta­tive pour ou­vrir en ré­pé­tant, pour ren­ver­ser la spi­rale.

De ma­nière plus gé­né­rale, ce qui m’in­té­res­sait, c’était donc de re­tra­cer com­ment un con­cept dont l’usage est sur­tout phi­lo­so­phique et es­thé­tique s’éla­bore vingt ans plus tôt au sein d’un ter­rain et à tra­vers un en­semble de pra­tiques, d’ex­pé­ri­men­ta­tions, de re­la­tions con­crètes. Il se trouve par ail­leurs que le terme vient de Lacan qui l’em­ploie au même mo­ment dans son troi­sième sé­mi­naire sur les psy­choses. Si bien que, de fil en ai­guille, pour dé­crire cette fi­lia­tion, je me suis re­trouvé à lire les psy­chiatres qui, au tour­nant du siècle, ont dé­crit les sté­réo­ty­pies psy­cho­tiques, sans être d’ail­leurs, les uns les autres, tout à fait d’ac­cord sur ce qu’elles sont. Et comme cela ar­rive par­fois, ce que je pen­sais être une bi­fur­ca­tion un peu ha­sar­deuse dans ma re­cherche est de­ve­nue une de ses lignes prin­ci­pales.

C’est comme ça que je suis tombé sur l’ar­ticle d’An­theaume et Mig­not et j’ai eu, en le li­sant, le sen­ti­ment que la des­crip­tion qu’ils fai­saient du Ca­pi­taine X dé­bor­dait très lar­ge­ment le cadre cli­nique. Je crois que j’ai noté quelque part, dans ma tête, di­sons à l’au­tomne 2014 : « Un jour ou l’autre, il fau­dra ab­so­lu­ment trou­ver une ma­nière de sor­tir le ca­pi­taine X de là », le « là » étant la thèse. Bref, c’est comme si le ca­pi­taine était pris dans une sorte de de­ve­nir per­son­nage et qu’il se pla­çait à un croi­se­ment que je n’avais ja­mais lu sous cette forme. Comme si aussi An­theaume et Mig­not étaient un peu en­voû­tés pen­dant qu’ils écri­vaient leur ar­ticle et que l’« effet ca­pi­taine X » les ame­nait ail­leurs, dé­pla­çait quelque chose de leur at­ten­tion. Leur des­crip­tion est très lit­té­raire, pleine de lignes de fuite, et même s’ils la jus­ti­fient par des en­jeux cli­niques, on sent aussi qu’il s’agit d’autre chose. C’est cette autre chose qui m’a donné envie d’écrire.

Flo­rent La­hache : Je songe plus gé­né­ra­le­ment que tu prends sou­vent appui sur un pré­cé­dent, un ma­té­riau de dé­part, une trou­vaille (tu sais à quel point cette no­tion de ma­té­riau m’in­té­resse). Dans tes textes, je crois re­pé­rer deux angles un peu recto verso de tes ma­té­riaux : les do­cu­ments d’un cer­tain genre de dé­viance, de « con­duite spé­ciale » comme di­rait Levi-Strauss ; d’autre part, un rap­port à l’exer­cice, à une gym­nas­tique men­tale, la ten­ta­tive de plier la sub­jec­ti­vité à quelque chose. Dans votre Ma­nuel de contre-culture psy­chique avec David Chris­tof­fel, c’était les ou­vrages de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel ; dans « Le rire de Par­me­nis­cos », c’était des axiomes pré­so­cra­tiques. Ici, c’est le ca­pi­taine X. Il y a un « écrire sur » ou « à par­tir de » qui re­vient.

Mais un ma­té­riau fonc­tionne gé­né­ra­le­ment comme un levier pour « faire dire » quelque chose : telle fi­gure est peut-être sin­gu­lière, mais elle ne de­vient ma­té­riau que si elle fait sail­lie dans une con­jonc­ture. Qu’est-ce que ra­conte le ma­té­riau ca­pi­taine X au­jourd’hui ? En maxi­mi­sant sa « fable », j’y vois un énoncé qui a une va­leur, disons, de ma­ni­feste : l’his­toire d’un homme con­traint à re­non­cer à beau­coup de choses (son mé­tier, son sta­tut, sa vie so­ciale) mais qui ne lâche rien sur un point ap­pa­rem­ment mi­nus­cule, sa dé­ter­mi­na­tion à écrire (« une lettre par­faite »). Il tient bon, re­vient sans cesse à son poste d’écri­ture, obs­ti­né­ment. Peut-être que c’est une ques­tion pour beau­coup de gens au­jourd’hui, tenir bon, re­ve­nir à son poste d’écri­ture. Dans un mo­ment où le monde semble cra­quer par­tout autour de nous, le ca­pi­taine ap­pa­raît comme une fi­gure de la dé­ter­mi­na­tion, d’un cer­tain cou­rage ‒ l’obs­ti­na­tion à faire ce qu’on a à faire, alors même que tout tourne mal. On sera peut-être mal­heu­reux sur le reste, mais pas sur ça. Je ne sais pas si tu se­rais d’ac­cord avec cette lec­ture, si tu di­rais que c’est sur ce point pré­cis que le ca­pi­taine X a fait ma­té­riau pour toi, mais c’est ce qui fait sens pour moi à me­sure que je te relis.

Maël Gues­don : Je crois que c’est par là où le ma­té­riau m’échappe que j’écris, le ca­pi­taine ou Par­mé­nis­cos, c’est un peu la même chose. C’est parce qu’ils dé­font les idées que je pou­vais avoir avant l’écri­ture qu’ils me di­sent quelque chose. Ils por­tent une ex­pé­rience qui vient d’un ex­té­rieur que je ne vois pas, qui est très loin­tain et qui dé­barque d’un coup. Je peux ar­ri­ver avec quelques idées, sur telle ou telle chose en de­hors du texte, ou bien sur la forme du texte, ou sur mon in­ten­tion, ou sur la com­po­si­tion du texte. Par­fois je note les idées dans des car­nets ou des brouil­lons. Et si je ne les ai pas aban­don­nées ou ou­bliées avant de com­men­cer à tra­vail­ler, je les teste pour vé­ri­fier qu’au­cune ne fonc­tionne vrai­ment. Mais il ar­rive que, petit à petit, dans ce mou­ve­ment où elles tombent les unes après les autres, quelque chose se dé­place. C’est rare mais par­fois le mou­ve­ment dure assez long­temps et sur­tout il fait durer la sur­prise de l’ir­rup­tion.